« Ta main sur mon cul, ma main sur ta gueule »

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Cette gracieuse et riante citation provient du site Colère : nom féminin, qui propose à la vente quelques articles (sacs, t-shirts) affichant des slogans dénonçant le harcèlement de rue, et dont tous les bénéfices sont reversés à des associations luttant contre le harcèlement de rue, l’homophobie et les violences faites aux femmes.

Le harcèlement de rue a bénéficié depuis trois ans environ de multiples mises en lumière, articles de blog ou de journaux, reportages vidéo. Un sujet qui a eu le mérite de me faire réfléchir à la façon dont je pensais la femme dans ma société, à cette culture du viol que j’entends dénoncer et qui ne m’était jamais apparue clairement.

Grande ado et jeune adulte, je me camouflais sous des tenues informes, une absence totale de coquetterie, et des lunettes nécessaires, mais moches. Influencée par une mère qui avait été très belle jeune et qui en avait souffert (on l’avait bien trop souvent prise pour une poupée sans cervelle, à une époque où on attendait encore pas mal des femmes qu’elle soient essentiellement décoratives), même en sachant que j’étais moins jolie qu’elle, j’avais décidé de me faire apprécier uniquement pour mes qualités invisibles au premier abord : mon caractère, ma personnalité, mon intelligence, mes compétences. Mes premières affirmations féministes, quoi.

Cela a relativement bien marché. Je n’ai eu aucun mal à me faire des amis. Des femmes, bien sûr, mais aussi des hommes. Comme je n’étais jamais dans un rapport de séduction évident, j’ai pu compter sur l’amitié et la complicité de beaucoup d’entre eux, tout en ayant la possibilité d’une vie amoureuse si cela me chantait. Je me souviens d’un pote avec qui j’ai traîné une année entière durant mes études. Il logeait chez moi de façon officieuse, parce qu’il ne supportait pas sa colocataire. Nous sortions toujours ensemble, pour aller au cinéma, au bar, bref, une vie d’étudiant. Ma propre mère était persuadée qu’il était mon petit ami (ce qui ne me serait jamais venu à l’idée, et à lui non plus : il avait une amoureuse qui faisait ses études dans une autre ville). Notre camaraderie et notre proximité étaient telles qu’un soir, alors que nous croisions une jolie fille sur un pont, il se retourna sur elle et me dit discrètement en la regardant :  « waou, dis donc, t’as vu le châssis ? ». Ce à quoi j’acquiesçais (ben oui, elle était jolie). Et là, mon pote me regarda, interloqué, et me dit : « oh merde, j’ai oublié que tu es une fille ! ». Honnêtement, à ce moment là de ma vie, c’était le plus beau compliment qu’on pouvait me faire.

Cette période de reniement de mon image a duré assez longtemps, jusqu’à environ 26 ou 27 ans. Et puis, le travail et la maturité aidant, j’ai commencé à me rendre compte que renier une partie de moi était stupide et que si j’étais une personne humaine digne de respect, je n’avais certainement pas à camoufler ma féminité. Ce processus fut lent, et dix ans plus tard, il est toujours en maturation. J’ai désormais de jolies lunettes (et si je pouvais je n’en porterais pas !), je mets des robes près du corps si je considère qu’elles me mettent en valeur et j’ai des hauts qui montrent mes jolies épaules rondes et mon décolleté si je veux. J’ai même investi dans des chaussures à talon ! Il n’en reste pas moins que, jusqu’à ce que je prenne connaissance des infos concernant le harcèlement de rue, je considérais qu’il valait quand même mieux faire profil bas et éviter de se maquiller comme une voiture volée si on voulait éviter les ennuis.

Et puis, un jour, je suis tombée sur cette infographie :

https://unjouruneidee.files.wordpress.com/2014/02/causes-du-viol.jpg?w=598&h=274

Et là, enfin, dans ma petite tête, ça a fait tilt.

Depuis, je collectionne les tilts. Tenez, ce mec, par exemple, Vincent Lahouze, qui a posté début juin sur son profil Facebook ce petit texte percutant :

« Demain je compte mettre un short pour aller au boulot

j’espère que je ne me ferai pas siffler dans la rue que je ne me ferai pas traiter de petite pute par des nanas si je refuse de donner mon numéro une cigarette ou si je ne réponds pas à un compliment vulgaire

« wesh t’es beau jeune homme sans déconner t’es charmant t’es célibataire il est à toi ce petit cul eh reviens allez c’est bon putain sale pute va « 

Truc du genre

j’espère que je ne prendrai pas une main au cul dans le métro par une vieille perverse profitant des heures de pointe et qui se collera à moi durant tout le trajet et tandis que je sentirai ses seins durcis contre mon dos je baisserai la tête honteux de ne pas pouvoir bouger tétanisé en sueur

Je ne rentrerai pas trop tard du travail et j’éviterai de traverser le parc tout seul on ne sait jamais une mauvaise rencontre est si vite arrivée mais c’est de ma faute je l’aurai bien cherché après tout je montre mes jambes je suis open à ce qu’on vienne me casser les pattes arrières non

Demain je mettrai un short pour aller au boulot et il ne m’arrivera rien parce que je suis un homme, tout simplement.

L’égalité, c’est pour quand ? »

Suite à la lecture de ce statut, jeudi, j’ai fait une petite expérience : je passais à la bibliothèque à côté de chez moi, et j’ai interpelé le seul bibliothécaire mâle sur le fait qu’il portait un short. Il faut le dire, c’est un joli garçon, le short lui va bien, et il a la chance de travailler dans un milieu professionnel où personne ne lui reprochera de se mettre dans une tenue courte (alors que mon homme, lui, ne pourrait pas, même par une canicule de 40°C comme celle qui nous arrive dessus). Et bien, le bibliothécaire était surpris que je lui fasse la remarque. J’ai vu et senti sa sidération. Cela a été rapide, quasi furtif, mais il est était clair qu’il n’avait pas l’habitude qu’on lui fasse remarquer ce genre de chose. Il a beau être plutôt coquet, il n’est jamais traité comme un objet. Bien entendu, mon interpellation était dénuée de toute agressivité, et nullement accompagnée du moindre commentaire. Mais combien de femmes ont droit à autant d’égards, dans la rue et les lieux publics ?

J’ai donc pris conscience récemment que jamais les femmes ne sont en cause dans les agressions qu’elles subissent au quotidien. JAMAIS. Les seules personnes en cause sont les hommes qui les agresse, le plus souvent parce qu’ils n’ont pas été éduqués à les respecter comme ils se respectent eux-mêmes. Enfin, quand ils se respectent.

Les femmes sont encore trop souvent dans l’imaginaire collectif un bien plutôt qu’un sujet, et leur corps appartient à toute personne pouvant poser l’oeil dessus. On va me dire que j’exagère, mais si vous saviez le nombre de personnes qui me touchaient spontanément le ventre lorsque j’étais enceinte… Parce que ma grossesse, mon bébé, étaient considérés comme un bien commun. Les gens qui le faisaient étaient le plus souvent plein de bonnes intentions, mais il m’a toujours semblé incroyable qu’on ne pense pas à me demander l’autorisation. Dans la majorité des cas, je l’aurais donnée. C’est aussi simple que cela…

Aujourd’hui, pour des tas de raisons, je ne suis pour ainsi dire jamais interpelée dans la rue. Je fréquente peu les centre-villes et les transports en commun, ma vie actuelle ne m’y mène que rarement. Et lorsque j’y vais, il se trouve que je suis le plus souvent accompagnée de mon homme, dont la carrure ne passe pas inaperçue (oui, il pèse son quintal).

Mais j’ai connu le harcèlement de rue, il y a quelques années, alors même que j’étais dans ma période camouflage. Un dimanche soir en particulier, dans le bus, alors que je revenais de mon week-end familial et que j’étais encombrée d’un gros bagage. Dans le transport bondé, un type s’est frotté contre mes fesses de façon insistante durant presque 10mn. Vu la densité de population dans le bus, il m’a fallu un moment pour comprendre que c’était délibéré. Je tentais de me retourner pour l’identifier et l’interpeler, je n’avais pas la place. Je tentais de me soustraire à ses frottements en m’avançant, je n’avais pas la place non plus. Alors, au moment de sortir du bus, ayant repéré ses jambes derrière moi, je lui ai asséné de toutes mes forces un coup dans les chevilles avec mon gros bagage, dans un mouvement tournant bien senti. Il n’a rien dit, me confirmant que son acte était délibéré : toute autre personne ne se serait pas gêné pour gueuler contre ma « maladresse ». Je me suis sentie sale longtemps, alors même que je n’y étais absolument pour rien…

Pourquoi certains hommes se sentent-ils le droit de s’arroger ainsi le corps de l’autre ? Et de le mépriser par la même occasion ? Je reste toujours pantoise devant ce type de comportement. Et je suis heureuse de ne pas vivre dans des pays où l’on considère de façon étatique que les femmes sont des dangers pour la vertu des hommes… Parce que même chez nous, cet avis prévaut bien trop souvent. Regardez donc cet e-mail de directeur d’établissement scolaire relayé sur la page Facebook du magazine Causette :

« je dois vous informer que certaines tenues de nos adolescentes les plus alertes auraient, me semble-t-il, des effets ravageurs sur nos garçons les plus fragiles, les plus prompts à oublier dare-dare les objectifs de réussite assignés par notre établissement. »

Les garçons sont donc fragiles et doivent être protégés de l’agressivité vestimentaire des filles ? Mais c’est QUOI CE BORDEL ? Est-on en France dans un pays civilisé et développé, oui ou non ? Personnellement, je ne me souviens pas avoir jamais été perturbée à ce point par un joli garçon en short et marcel moulant au cours de mes années adolescentes. Et pourtant, mes hormones bouillaient au moins tout autant que celles des messieurs… C’est une nouvelle fois un manque d’éducation des garçons et un encouragement à la culture du viol.

Bref, je crains qu’il ne nous reste, beaucoup, beaucoup de travail…

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