Hystéroquoi ?

Mme Déjantée a lancé il y a quelques semaines un appel pour revenir sur le sujet des maltraitances gynécologiques, un sujet qu’elle a lancé avec Clara de Bort, directrice d’hôpital et Marie-Hélène Lahaye, juriste, dans une tribune publiée en février dernier sur Mediapart.

Il m’a fallu tout ce temps pour me décider.

Voici donc mon histoire de maltraitance. [Sans déconner, on croirait être dans l’étude sur le harcèlement dans les transports, où 100% des femmes en ont été victimes…].

Je la publie sur mon blog personnel, et non sur le site des Vendredis Intellos, car il s’agit d’un témoignage, pas d’une réflexion basée sur un document, un article ou un livre.

Il y a six ans, j’ai dû faire une hystérosalpingographie. Hystéroquoi ? Salpingographie. Ce qui consiste en une injection d’un liquide de contraste dans l’utérus et les trompes de Fallope pour vérifier leur état lors d’un cliché radiographique.

Une amie m’avait charitablement prévenu que ce n’était pas très agréable. Bon, ça s’est en réalité révélé être carrément douloureux. Mais je l’ai fait au centre de radiographie à côté de chez moi, dans un quartier populaire de ma ville, où le personnel était attentif et patient. Je suis ressortie de là épuisée, mon teint virait au vert, mais j’avais été accompagnée aussi humainement que possible. Vraiment.

Il y a deux ans, une gynécologue me demande de refaire cet examen. Et  me recommande de le réaliser dans la clinique à côté de laquelle elle travaille, « parce qu’ils ont l’habitude ». Je lui fais confiance, je prends rendez-vous, en précisant au téléphone que ma précédente expérience avait été douloureuse et que je crains cet examen.

Le jour J, je suis introduite dans la salle d’examen par des assistantes (infirmières ou aides-soignantes, je n’en sais rien). Je ne vois pas le médecin. Elle me disent de m’installer sur la table d’examen. Je suis stressée, j’ai peur d’avoir encore mal, je le leur dis en racontant ma première expérience. Elle me rassurent. Je leur demande si je ne peux pas avoir quelque chose pour me relaxer, elles me proposent un verre d’eau…

Une fois déshabillée et allongée sur la table d’examen, je constate qu’il n’y a pas d’étrier. La position est donc inconfortable, et risque de l’être plus encore au moment de l’insertion du spéculum et des autres engins de torture, parce que la position en décubitus dorsal sans étrier, c’est juste une des pires qui existe. Encore plus si on est tendue.

Le médecin n’entre qu’une fois que je suis en position, ce qui est quand même humiliant au possible. « Bonjour, je me présente le vagin en avant, tout va bien ». Bon, je ne me laisse pas démonter et je lui répète ce que j’ai dit aux assistantes avant, que j’ai déjà eu cet examen et que je crains d’avoir mal.

Il me dit de me détendre, que tout va bien se passer.

Ben voyons.

Rien que la pose du spéculum est une partie de rigolade : ça me fait un mal de chien. J’ai froid, j’ai peur, je ne peux pas me détendre, ne serait-ce que parce je n’ai pas d’appui en hauteur pour mes pieds, qui me permettrait de décharger la tension de mon bassin.

Il regarde le col de mon utérus à travers le spéculum et lance à la cantonade : « oulà, qu’est-ce qu’il est moche ce col, il est de travers et tout abîmé ! »

Heu, pardon ? Vous parlez de mon col, là ? Et qu’est-ce que ça veut dire, « il est abîmé » ? C’est grave ? Pourquoi personne ne me l’a dit ? Bref, je panique. Il annonce quelque chose sur un ton désinvolte, sans s’adresser à moi alors qu’il s’agit de mon corps, en utilisant des termes anxiogènes, sans être effleuré par l’idée qu’il est en train de me faire du mal. Et bien sûr, il ne daigne pas me rassurer ni me donner de plus amples informations. (J’apprendrai plus tard que cela est dû au fait que j’avais donné naissance, deux ans avant, à un gros bébé, et que j’avais subi une révision utérine suite à cette naissance. Pas de pathologie sévère. Alors que c’est exactement ce que le ton et les mots employés par le médecin laissaient entendre.)

Je geins. Il me dit sur un ton péremptoire de me détendre.

Ensuite, le médecin tente de me poser une pince de Pozzi sur mon col (le moche, oui, vous suivez ?). Je suis incapable de dire s’il m’a prévenu, mais je savais qu’il allait le faire. Je gémis de douleur. « Ca fait mal ? » demande-t-il l’air surpris.  Ben non, vous pensez bien… Il finit par accrocher la pince. Je tente de ne pas oublier de respirer devant la douleur. Je le sens qui s’énerve de mon manque de, disons, stoïcisme devant l’opération.

Et là, il essaie de faire passer à travers mon col un tube d’injection du liquide. Et ce n’est pas possible. Je crie. Ho, pas fort, hein, mais on peut au moins appeler cela un gémissement de douleur très perceptible. Je resserre les cuisses par réflexe, il m’engueule, me demande de les écarter plusieurs fois et finit par le faire lui-même parce que le réflexe de serrer revient à chaque fois, dicté par ma douleur. Il essaie plusieurs fois d’introduire le tube. Je crie à chaque fois. Et je me mets à pleurer. Comme une gamine perdue, alors que j’ai 36 balais bien comptés.

Il finit par arrêter, en soupirant d’un air excédé : « bon, on ne va pas y arriver, ce n’est pas possible, vous êtes trop tendue ». Non, sans déconner ? Je ne vous avais pas prévenue peut-être ? Je l’ai dit à tout le monde.

Pourquoi personne ne m’a-t-il proposé, un relaxant, un sédatif ou même une analgésie péridurale ? Ce n’est pas dans le protocole, je parie. Trop d’emmerdements, de temps et d’argent dépensé pour une « simple » hystéro.

Il me renvoie en salle d’attente et me dit d’attendre le compte-rendu. J’attends, dans les bras de mon homme, choquée et muette, tremblante.

Je suis convoquée dans le bureau du médecin.  Qui a fini par se calmer et présente un visage un peu plus humain. Il me dit que d’habitude ça se passe bien et que c’est la première fois qu’il ne peut pas aller au bout de l’examen.

Je n’ai rien à répondre. Je ne vais m’excuser de souffrir. Son discours prouve qu’il n’a pas l’habitude de prendre en compte la douleur de ses patientes. Et cela, à mes yeux, n’est pas normal.

Je repars, porteuse malgré tout d’un grand sentiment de culpabilité : la gynécologue qui m’avait demandé de refaire cet examen devait nous aider à concevoir un enfant. Je me sentais coupable de mettre en péril notre projet à cause de mon « manque de sang-froid ».

Heureusement pour moi, ladite gynécologue, ayant appris ce qui s’était passé, a fait preuve d’humanité et de compréhension et m’a rassurée en disant que nous y arriverions quand même sans le résultat de l’examen, et qu’elle était désolée de m’avoir imposé cette épreuve.

Deux ans plus tard, je peux vous assurer qu’elle avait raison : j’ai un joli bébé dans les bras, et je vais très bien.

Mais je n’accepterai plus jamais d’hystérosalpingographie, à moins de la faire sous anesthésie générale.

Et je sais désormais que le terme « beauté intérieure » ne peut pas s’appliquer au col de mon utérus. Tant pis.

 

NB : j’avais été tellement secouée par cette expérience que je l’ai racontée quelques jours plus tard dans un e-mail envoyé à Martin Winckler, comme  une bouteille à la mer. Je n’ai malheureusement jamais réussi à retrouver cet e-mail, et le récit que j’en fais aujourd’hui est très certainement tronqué et déformé, victime de ma mémoire défaillante et du temps qui passe.

 

Publicités

Invictus

Out of the night that covers me,
Black as the pit from pole to pole,
I thank whatever gods may be
For my unconquerable soul.

In the fell clutch of circumstance
I have not winced nor cried aloud
Under the bludgeonings of chance
My head is bloody, but unbowed.

Beyond this place of wrath and tears
Looms but the Horror of the shade,
And yet the menace of the years
Finds and shall find me unafraid.

It matters not how strait the gate,
How charged with punishments the scroll,
I am the master of my fate :
I am the captain of my soul.

Ce poème de William Henley, Invictus, a été écrit alors que l’auteur venait de se faire amputer d’une jambe, et il a inspiré et soutenu Nelson Mandela durant ses années d’emprisonnement.

Traduction d’après la VF du film Invictus de Clint Eastwood :
Dans les ténèbres qui m’enserrent,
Noires comme un puits où l’on se noie,
Je rends grâce aux dieux quels qu’ils soient,
Pour mon âme invincible et fière,
Dans de cruelles circonstances,
Je n’ai ni gémi ni pleuré,
Meurtri par cette existence,
Je suis debout bien que blessé,
En ce lieu de colère et de pleurs,
Se profile l’ombre de la mort,
Et je ne sais ce que me réserve le sort,
Mais je suis et je resterai sans peur,
Aussi étroit soit le chemin,
Nombreux les châtiments infâmes,
Je suis le maître de mon destin,
Je suis le capitaine de mon âme.