Comment ne pas se faire voler ses outils

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Il y a quelques temps, j’assistais à une réunion professionnelle, qui avait pour thème l’organisation d’événements autour de la journée internationale du droit des femmes.

A cette occasion, dans un aparté anecdotique passionnant, une responsable racontait que lors d’un évènement culturel d’ampleur, des techniciens chargés du montage et démontage des infrastructures rencontraient de façon récurrente un problème important : ils se faisaient voler leurs outils. Scies, marteaux, tournevis, perceuses, etc.

Et cela se produisait souvent, car l’événement a lieu dans un espace essentiellement en plein air, qui favorise malheureusement ce type de méfaits.

Un jour, exaspérés par ces vols répétés, ils ont pris une bombe de peinture et ont repeint tous leurs outils… en rose fluorescent.

Oui, tous les outils en rose fluo.

Le résultat ne se fit pas attendre : plus aucun des outils n’a été volé. Pas un. Nada.

Pourquoi ont-ils peint ces outils en rose fluo ? A priori, pour qu’ils soient visibles de très loin, et que personne ne puisse les embarquer discrètement.

Mais en réalité, et ce fut parfaitement évident en observant les réactions d’autres techniciens tombant sur ces outils, que ce n’était pas la fluorescence des outils qui freinaient les voleurs putatifs. Non, c’était leur couleur.

Tous les autres ouvriers et techniciens regardaient d’un air au mieux étonné, et souvent dégoûté, avec un mouvement de recul perceptible, ces outils roses.

J’ai ri, et j’ai été affligée.

La méthode, d’une implacable efficacité, nous montre tels que nous sommes : des humains conditionnés par un courant né de, et nourri par, le marketing produit.

Ainsi donc, je recommande chaudement la lecture de l’essai Le rose et le bleu : la fabrique du féminin et du masculin, cinq siècles d’histoire, de Scarlett Beauvalet-Boutouyrie et Emmanuelle Berthiaud.

Le chaman au feu dansant

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Durant mes vacances, j’ai rencontré, lors de la visite d’un centre de découverte de la préhistoire en Vendée, un petit mec, sec comme un coup de trique, les yeux vifs, l’esprit acéré, qui animait un atelier de feu. C’est à dire qu’il montrait comment nos ancêtres les hommes de cro-magnon allumaient un feu avec deux bouts de bois et un rond de paille. Effet garanti sur les mômes – mais aussi sur les parents.

Il jouait au chaman, dansant et soufflant dans son agrégat de paille pour aviver les braises précédemment obtenues. Il était drôle. Et il accompagnait sa démonstration de commentaires sur la réalité quotidienne de nos ancêtres.

Comment le moindre  brin de paille, le moindre morceau de bois adapté à l’allumage du feu était précieusement recueilli et conservé pour éviter les coups durs, nombreux dans la vie de la préhistoire.Comment ils pensaient et vivaient, quelles étaient leur priorités et comment leur expérience et leur sens pratique les sauvaient de la plupart des dangers.

Il racontait aussi que l’allumage du feu, dans les sociétés primaires, a été rapidement confié aux femmes. Une responsabilité cruciale pour la survie du groupe. Que c’était les femmes qui, avec leurs cueillettes, leurs collets pour petits animaux et leur expertise du feu, nourrissaient leur clan à plus de 70%. Comment cela a perduré jusqu’à aujourd’hui, dans les tribus d’Afrique, par exemple.  Et comment, aujourd’hui que les chasses aux grands animaux ont disparu, la répartition des tâches demeure : les femmes font TOUT le travail dans les villages tribaux, pendant que les hommes palabrent sans fin, n’ayant plus de grandes chasses à mener.

Il enchaînait en imaginant à l’inverse un Koh Lanta d’éthiopiens en France, suivis par des caméras, où les gars tomberaient de leurs chaises en voyant les français prendre leur voiture pour acheter du pain à la boulangerie qui se trouve à  15 mètres, ou tomber sur des panneaux indiquant de ne pas sauter… au bord d’une falaise. Et les éthiopiens de se dire : « ils sont fous, ces français !! ».

Bref, c’était le chaman au feu dansant, et il a illuminé ma journée.

La parentalité, mon boulet

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Mère = un job acceptable, tant qu’on n’en a pas un autre en sus.

Mon expérience personnelle

J’ai expérimenté, durant les trois dernières semaines, une situation qui m’a douloureusement confirmé que ma parentalité, en tant que mère, constitue un très gros handicap professionnel.

Mon chef est parti en vacances estivales. Chaque fois qu’il s’absente, il passe le relais à un de ses trois responsables de département, dont je suis. En réalité, jusqu’à maintenant, il déléguait la gestion à ma collègue E. et moi-même. Et puis, cette fois-ci, pour la première fois, c’est à mon collègue K. que la responsabilité fut échue.

Durant ces trois semaines, K. a pris soin de l’équipe, attentif, disponible. Il a augmenté notablement son amplitude horaire pour pouvoir accompagner les collègues et réagir au quart de tour si une difficulté se présentait. Il y en eu plusieurs (dont ma propre absence pour cause de maladie et d’enfant malade – oui, les deux).

Au retour du chef, le bilan est très positif, pour toute l’équipe. A tel point que certains membres de l’équipe ont exprimé le souhait de revoir K. prendre le relais à la prochaine absence du directeur. Bref, une première expérience réussie pour tout le monde.

Durant toute la période de gestion du service par K., j’ai noté combien sa disponibilité a permis à l’équipe de se sentir à l’aise, en sécurité. Et j’en ai été jalouse.

Jalouse non pas des compétences de K., révélées à cette occasion, ou de son succès auprès de l’équipe, bien mérité !, mais parce que j’ai découvert que je suis désormais et je serai encore longtemps, incapable de proposer une telle disponibilité à mes collègues. Pourquoi ? Parce que je suis une mère, et que lui est un père.

Nous avons chacun deux enfants en bas âge. Nous sommes de la même génération. Notre niveau de responsabilité professionnelle est le même. Il est un parent impliqué, tout comme moi. Mais K. est ou peut se rendre disponible pour son travail lorsque les conditions l’exigent. Et cela m’est impossible !

Pourquoi cela est-il possible pour  K. ? Parce que sa compagne est en congé parental complet depuis la naissance de ses enfants. En tant normal, elle travaille dans un service scolaire qui lui permet d’avoir des horaires de travail et des vacances compatibles avec les rythmes de vie des enfants. K. ne se pose donc jamais la question (et il ne se la posera pas avant très longtemps, voire jamais) de savoir si sa compagne peut prendre le relais auprès des enfants : elle le fait toujours, et ce sont ses interventions à lui qui constituent l’exception auprès des enfants.

Pourquoi cela m’est-il impossible ? Parce que dans mon couple, mon plus faible salaire et mon statut de non cadre fait de moi la variable d’ajustement pour gérer les récupérations d’enfants le soir, les activités extra-scolaires, les maladies impromptues, les rendez-vous médicaux et paramédicaux. Mon compagnon et moi avons tous deux le même niveau d’étude, mais des métiers très différents. Le sien est deux fois mieux rémunéré que le mien, et il a le statut de cadre, alors que je ne l’ai pas. Mon métier est, sur le papier, plus contraignant : je pointe sur des horaires précis, ce qui n’est pas le cas de mon compagnon, j’ai un horaire tardif en soirée au moins une fois par semaine, je travaille le samedi toute la journée et il m’est impossible de prendre les mercredis en congé. Mais en réalité, je suis celle qui va chercher les enfants 4 soirs sur 5, qui prend les rendez-vous, les y emmène 8 fois sur 10 et qui s’arrête s’ils sont malades 12 fois sur 14 (c’est bien simple : j’ai droit à 12 jours enfants malades par an, et lui, à 2 seulement). Bien sûr, il s’occupe des enfants le samedi quand je travaille. Mais cela ne lui coûte rien en termes professionnels !

Pour couronner le tout, j’ai dû prendre un 20% parental afin que nous puissions faire face à la surcharge de travail domestique due à l’arrivée du deuxième enfant. Pourquoi moi, me direz-vous ? Parce que le manque à gagner sur mon salaire est anecdotique en comparaison de ce que serait celui de mon compagnon s’il prenait un 20% parental. Double peine : non seulement je ne travaille pas un jour par semaine, mais mon 20% n’est pas remplacé ! Je dois donc faire rentrer 100% de mes missions professionnelles en 80% de temps.

Autant dire que je passe ma vie à courir après le temps, que ce soit au travail ou à la maison. Cela me rend très peu disponible : je n’ai pas marge de manœuvre et aucune flexibilité professionnelle. Mes collègues et mes supérieurs ne peuvent pas compter sur moi comme ils peuvent compter sur K. Et c’est frustrant, parce que j’aimerais pouvoir consacrer du temps à mon travail lorsque cela est indispensable.

Or, particulièrement depuis l’arrivée de notre deuxième enfant, ma carrière professionnelle passe systématiquement au second plan de mes priorités quotidiennes, même si je ne le souhaite pas !

Les chiffres

Mon expérience rejoint celle de ces millions de femmes qui, parce qu’elles gagnent moins que leur conjoint, se voient charger prioritairement des tâches parentales et leur corollaire, les tâches ménagères. De là à prendre mon cas pour une généralité, je suis tentée… 🙂

Dans l’article sur la répartition des tâches domestiques du site inégalités.fr, on note que non seulement les femmes travaillent 1h26 de plus que les hommes chaque jour, mais que l’évolution sur 11 ans a révélé que les hommes ne font qu’une seule minute de travail domestique en plus… alors que les femmes ont diminué le leur de 22 minutes.

Je suis ravie que les femmes aient fini par comprendre que repasser tous les jeans et toutes les petites culottes est quand même légèrement superflu. Mais je ne suis pas ravie que les messieurs n’aient pas vu la nécessité de mettre plus souvent les tas de vêtements sales dans une panière à linge, de puiser dans la panière pour mettre le linge dans le lave-linge, le programmer, le vider, étendre son contenu avant de le plier (je ne parle pas de repassage) et de le ranger dans les placards de la maison. Et de recommencer le lendemain. Et le surlendemain. Et le jour suivant. Une tâche répétitive, peu gratifiante et ennuyeuse au possible. Et pourtant, indispensable.

Un article du Monde reprend un étude de l’INSEE sur l’évolution du partage des tâches dans les 35 dernières années.

« si les hommes, pris dans leur globalité, demeurent réfractaires à la vaisselle et à l’entretien du linge, ils consacrent en revanche cinquante minutes de plus par semaine aux enfants, « l’essentiel de cette évolution s’étant produite au cours de la dernière décennie », précise l’étude. Sans surprise, ce sont surtout les activités de jeux, de conversation et d’aide à l’apprentissage que les pères privilégient, c’est-à-dire celles qui procurent le plus de satisfaction. »

Et pourtant, nous, les femmes continuons à assurer les deux tiers des tâches parentales, celles qui, justement, ne procurent pas tellement de satisfaction (n’est-ce pas moi qui évoquait plus haut ces fameux rendez-vous et maladies ?).

Le CREDOC avait sorti une étude sur la question, reprise et commentée sur le site francetvinfo.fr, à propos de cette répartition. Et Ô surprise, on y découvre que l’arrivée des enfants renforce les écarts en termes de partage des tâches domestiques.

« Sans enfant, une femme consacre 38 minutes par jour en moyenne au ménage, mais 45 minutes avec deux enfants et 62 minutes avec trois. Les hommes, pères ou non, ne dépassent jamais 14 minutes. »

Mais pourquoi ? Pourquoi revient-on plus vite aux schémas familiaux traditionnels dès que les enfants pointent le bout de leur nez ?

Pour ma part, je pense que l’écart de salaire est une composante fondamentale de l’équation. Si l’écart entre deux salaires se limitait à, disons, 10 %, le choix de sacrifier un peu de sa disponibilité professionnelle se porterait moins souvent et surtout moins systématiquement sur le plus bas salaire. Les contraintes du quotidien qui entament la disponibilité professionnelle (arriver un peu tard, partir un peu tôt, s’absenter pour assurer un RDV ) seraient réparties de façon plus égales. Bien sûr, l’idéal serait de ramener l’écart de salaire à zéro, mais il faut tout de même faire preuve de pragmatisme : dans un couple, on exerce rarement le même métier. A métiers différents, rémunération et contraintes différentes.

A partir de là, on pourrait évidemment partir sur le déterminisme genré dans les métiers exercés par les hommes et par les femmes, et constater qu’évidemment, on n’est pas sorti des ronces. De toute façon, on n’en est pas sorti. Mais on peut toujours commencer à couper des épines…

Ma parole : une quantité négligeable ?

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Christiane Taubira devant l’Assemblée Nationale* 

 

Je réfléchis ces jours-ci à ce que vaut ma parole, orale ou écrite. C’est à dire à la valeur que lui accordent les autres : mes proches, mes connaissances et les inconnus qui viennent en ces lieux.

Cette réflexion est née du récent constat que je suis moins écoutée, à table et en famille, que mon frère. Nous sommes deux adultes dans la trentaine, nous avons le même niveau d’étude et seulement 19 mois nous séparent. Je suis l’aînée. Pourtant, en famille, il prends la parole en coupant la mienne, et son temps de parole est bien supérieur au mien. Il n’est pas agressif. Cela lui paraît normal, tout comme cela semble l’être pour nos parents. Ce que je dis, ce que j’ai à dire, n’est pas aussi important que sa réflexion à lui, et ne mérite moins d’attention et moins d’argumentation. Cette mise à l’écart se déroule en douceur, sans heurt et sans conscience qu’elle se passe, pour aucun des protagonistes – sauf pour moi, depuis la semaine dernière. Je viens seulement de m’en apercevoir. Cette violence qui ne dit pas son nom m’a heurtée de plein fouet.

Je suis légère. J’aborde les sujets graves et/ou profonds avec légèreté. Ce sont des sujets auxquels je réfléchis, sur lesquels je m’informe, je me fais une opinion, qui peut se modifier au fur et à mesure de mes réflexions et de mes lectures, sur lesquels je peux argumenter. Mais quand je les aborde, j’utilise, en introduction au moins, l’humour, l’esprit, la taquinerie, bref : la légèreté. Et cela a tout l’air de me décrédibiliser, parce que certains, dont quelques uns de mes proches, confondent ma légèreté avec de la superficialité.

Mais ce ne peut pas être la seule raison à cette différence de traitement. L’autre raison, c’est que mon frère a une aura d’autorité. Pourquoi ?

Il est responsable d’un département dans une petite entreprise dans laquelle il est très engagé, il a investi beaucoup de temps et même de son argent pour faire tourner une filiale de l’entreprise ; il envisage de reprendre l’entreprise avec son collègue lorsque le patron partira à la retraite. Moi ? Rien de tout cela. J’ai un boulot que j’aime passionnément, j’ai quelques responsabilités qui me tiennent à coeur et j’aspire à en avoir plus, ailleurs si possible, mais – attention, soyez attentifs – je suis fonctionnaire. En tant que tel, et à partir du moment où je ne suis pas haut fonctionnaire, je n’ai aucune aura d’autorité. Je suce la substantifique moëlle du brave contribuable pour me faire payer à la fin du mois. Il faut préciser que je paie moi aussi des impôts, et que mon métier est un service public, qui rend donc service aux publics. Mais mon métier n’est pas prestigieux et ne renvoie pas à une image d’autorité, quelle que soit par ailleurs sa nécessité. En revanche, c’est un métier qui me pousse sans arrêt à la curiosité, à m’intéresser à une grande variété de sujets, de la sociologie à la politique, de la psychologie à la santé, du cinéma à la littérature. C’est un métier qui encourage le savoir et la réflexion. Tout cela, mes proches le savent. Alors, pourquoi ma parole est-elle comparativement moins écoutée ?

Il ne me reste plus qu’à en conclure – et je veux bien reconnaître que je peux manquer d’imagination – que la différence vient de nos genres respectifs. Mon frère est un homme, je suis une femme. On l’écoute plus et on ne lui prend pas la parole parce qu’on pense que ce qu’il a à dire est intéressant et digne de considération, de réflexion, d’argumentation. Je suis parfaitement d’accord avec cela : ce qu’il dit, ce qu’il fait, ce qu’il pense, m’intéresse toujours. D’abord parce que je l’aime, évidemment, mais aussi parce que je considère que c’est une personne intelligente. Il se donne du mal pour faire au mieux, il se pose beaucoup de questions et se remet en cause très souvent. Bref, mon frère est intéressant.

Mais là où le bât blesse, c’est que la réciproque n’est pas tout à fait vraie. Il ne m’écoute pas autant que je l’écoute, et il m’encourage peu à poursuivre et à développer mon discours. Ce n’est pas par manque d’amour. Je n’ai, heureusement pour moi, jamais manqué d’affection au sein de ma famille. Il n’empêche que lorsque nous sommes ensemble, je n’arrive jamais à développer pleinement mon argumentation sur un sujet. Soit parce que je suis coupée en plein élan, soit parce que je ne peux pas prendre mon élan, faute de « place » dans la conversation. En conséquence de quoi, mes opinions et mes avis sont rarement consultés et encore moins audibles.

Or, j’ai découvert récemment que ce sujet, qui paraît très personnel, a en réalité fait l’objet d’études, dont une très belle synthèse a été établie par l’auteure du blog antisexisme.net. La parole des femmes, orale ou écrite, est minimisée de façon quasi systématique, même si le processus est inconscient, et elle est très souvent ridiculisée. Les femmes souffrent bien plus souvent que les hommes du syndrome de l’imposteur, en partie à cause du traitement imposée à leur parole par la société.

J’ai lu hier un article intéressant du journal international de médecine (JIM) à propos de l’accouchement à domicile – tout ce qui touche aux naissances physiologiques m’intéresse au plus haut point. Dans cet article, l’auteure indique que pour la promotion de ce type d’accouchement, « On trouve également des argumentations plus étayées que le simple récit personnel ou militant. »

Et là, j’ai tiqué. J’ai suivi une formation universitaire qui m’a sensibilisée à l’importance des discours construits, argumentés et sourcés, mais j’avoue que je me suis sentie diminuée par cette minimisation du récit personnel : ce que je raconte ici, des expériences personnelles souvent mises en lumière par des références explicites et des liens, ont une réalité, un poids. Elles sont porteuses d’une vérité indéniable. Je ne suis pas sage-femme, comme l’auteure géniale du blog 10 Lunes, ni juriste, comme la non moins géniale auteure du blog Marie accouche là. C’est un fait. Mais je suis une femme en pleine possession de mes moyens, raisonnablement bien informée, et je ne parle pas pour ne rien dire !

Bien entendu, ce que je dis là est à destination de tous les lecteurs, et non une charge contre la journaliste du JIM, qui a fait un bon travail dans son article. Il s’agit de pointer du doigt un symptôme social : un récit personnel de femme, sur un sujet féminin – ce qu’est indéniablement l’accouchement -, même étayé de sources sérieuses qui corroborent les dires de l’auteure, est minimisé. Il a peu de valeur, surtout face à un monde aussi imprégné de luttes de pouvoir et de sexisme que la médecine…

Bref, je crains qu’on ne soit pas sorti des ronces.

 

* j’ai choisi en illustration une photographie de Tata Christiane, comme l’appellent affectueusement les humoristes Charline Vanhoenacker et Alex Vizorek de France Inter, parce qu’elle est l’une des femmes politiques qui a le plus essuyé d’insultes et de moqueries lors de ses prises de parole à l’Assemblée Nationale.

 

Hystéroquoi ?

Mme Déjantée a lancé il y a quelques semaines un appel pour revenir sur le sujet des maltraitances gynécologiques, un sujet qu’elle a lancé avec Clara de Bort, directrice d’hôpital et Marie-Hélène Lahaye, juriste, dans une tribune publiée en février dernier sur Mediapart.

Il m’a fallu tout ce temps pour me décider.

Voici donc mon histoire de maltraitance. [Sans déconner, on croirait être dans l’étude sur le harcèlement dans les transports, où 100% des femmes en ont été victimes…].

Je la publie sur mon blog personnel, et non sur le site des Vendredis Intellos, car il s’agit d’un témoignage, pas d’une réflexion basée sur un document, un article ou un livre.

Il y a six ans, j’ai dû faire une hystérosalpingographie. Hystéroquoi ? Salpingographie. Ce qui consiste en une injection d’un liquide de contraste dans l’utérus et les trompes de Fallope pour vérifier leur état lors d’un cliché radiographique.

Une amie m’avait charitablement prévenu que ce n’était pas très agréable. Bon, ça s’est en réalité révélé être carrément douloureux. Mais je l’ai fait au centre de radiographie à côté de chez moi, dans un quartier populaire de ma ville, où le personnel était attentif et patient. Je suis ressortie de là épuisée, mon teint virait au vert, mais j’avais été accompagnée aussi humainement que possible. Vraiment.

Il y a deux ans, une gynécologue me demande de refaire cet examen. Et  me recommande de le réaliser dans la clinique à côté de laquelle elle travaille, « parce qu’ils ont l’habitude ». Je lui fais confiance, je prends rendez-vous, en précisant au téléphone que ma précédente expérience avait été douloureuse et que je crains cet examen.

Le jour J, je suis introduite dans la salle d’examen par des assistantes (infirmières ou aides-soignantes, je n’en sais rien). Je ne vois pas le médecin. Elle me disent de m’installer sur la table d’examen. Je suis stressée, j’ai peur d’avoir encore mal, je le leur dis en racontant ma première expérience. Elle me rassurent. Je leur demande si je ne peux pas avoir quelque chose pour me relaxer, elles me proposent un verre d’eau…

Une fois déshabillée et allongée sur la table d’examen, je constate qu’il n’y a pas d’étrier. La position est donc inconfortable, et risque de l’être plus encore au moment de l’insertion du spéculum et des autres engins de torture, parce que la position en décubitus dorsal sans étrier, c’est juste une des pires qui existe. Encore plus si on est tendue.

Le médecin n’entre qu’une fois que je suis en position, ce qui est quand même humiliant au possible. « Bonjour, je me présente le vagin en avant, tout va bien ». Bon, je ne me laisse pas démonter et je lui répète ce que j’ai dit aux assistantes avant, que j’ai déjà eu cet examen et que je crains d’avoir mal.

Il me dit de me détendre, que tout va bien se passer.

Ben voyons.

Rien que la pose du spéculum est une partie de rigolade : ça me fait un mal de chien. J’ai froid, j’ai peur, je ne peux pas me détendre, ne serait-ce que parce je n’ai pas d’appui en hauteur pour mes pieds, qui me permettrait de décharger la tension de mon bassin.

Il regarde le col de mon utérus à travers le spéculum et lance à la cantonade : « oulà, qu’est-ce qu’il est moche ce col, il est de travers et tout abîmé ! »

Heu, pardon ? Vous parlez de mon col, là ? Et qu’est-ce que ça veut dire, « il est abîmé » ? C’est grave ? Pourquoi personne ne me l’a dit ? Bref, je panique. Il annonce quelque chose sur un ton désinvolte, sans s’adresser à moi alors qu’il s’agit de mon corps, en utilisant des termes anxiogènes, sans être effleuré par l’idée qu’il est en train de me faire du mal. Et bien sûr, il ne daigne pas me rassurer ni me donner de plus amples informations. (J’apprendrai plus tard que cela est dû au fait que j’avais donné naissance, deux ans avant, à un gros bébé, et que j’avais subi une révision utérine suite à cette naissance. Pas de pathologie sévère. Alors que c’est exactement ce que le ton et les mots employés par le médecin laissaient entendre.)

Je geins. Il me dit sur un ton péremptoire de me détendre.

Ensuite, le médecin tente de me poser une pince de Pozzi sur mon col (le moche, oui, vous suivez ?). Je suis incapable de dire s’il m’a prévenu, mais je savais qu’il allait le faire. Je gémis de douleur. « Ca fait mal ? » demande-t-il l’air surpris.  Ben non, vous pensez bien… Il finit par accrocher la pince. Je tente de ne pas oublier de respirer devant la douleur. Je le sens qui s’énerve de mon manque de, disons, stoïcisme devant l’opération.

Et là, il essaie de faire passer à travers mon col un tube d’injection du liquide. Et ce n’est pas possible. Je crie. Ho, pas fort, hein, mais on peut au moins appeler cela un gémissement de douleur très perceptible. Je resserre les cuisses par réflexe, il m’engueule, me demande de les écarter plusieurs fois et finit par le faire lui-même parce que le réflexe de serrer revient à chaque fois, dicté par ma douleur. Il essaie plusieurs fois d’introduire le tube. Je crie à chaque fois. Et je me mets à pleurer. Comme une gamine perdue, alors que j’ai 36 balais bien comptés.

Il finit par arrêter, en soupirant d’un air excédé : « bon, on ne va pas y arriver, ce n’est pas possible, vous êtes trop tendue ». Non, sans déconner ? Je ne vous avais pas prévenue peut-être ? Je l’ai dit à tout le monde.

Pourquoi personne ne m’a-t-il proposé, un relaxant, un sédatif ou même une analgésie péridurale ? Ce n’est pas dans le protocole, je parie. Trop d’emmerdements, de temps et d’argent dépensé pour une « simple » hystéro.

Il me renvoie en salle d’attente et me dit d’attendre le compte-rendu. J’attends, dans les bras de mon homme, choquée et muette, tremblante.

Je suis convoquée dans le bureau du médecin.  Qui a fini par se calmer et présente un visage un peu plus humain. Il me dit que d’habitude ça se passe bien et que c’est la première fois qu’il ne peut pas aller au bout de l’examen.

Je n’ai rien à répondre. Je ne vais m’excuser de souffrir. Son discours prouve qu’il n’a pas l’habitude de prendre en compte la douleur de ses patientes. Et cela, à mes yeux, n’est pas normal.

Je repars, porteuse malgré tout d’un grand sentiment de culpabilité : la gynécologue qui m’avait demandé de refaire cet examen devait nous aider à concevoir un enfant. Je me sentais coupable de mettre en péril notre projet à cause de mon « manque de sang-froid ».

Heureusement pour moi, ladite gynécologue, ayant appris ce qui s’était passé, a fait preuve d’humanité et de compréhension et m’a rassurée en disant que nous y arriverions quand même sans le résultat de l’examen, et qu’elle était désolée de m’avoir imposé cette épreuve.

Deux ans plus tard, je peux vous assurer qu’elle avait raison : j’ai un joli bébé dans les bras, et je vais très bien.

Mais je n’accepterai plus jamais d’hystérosalpingographie, à moins de la faire sous anesthésie générale.

Et je sais désormais que le terme « beauté intérieure » ne peut pas s’appliquer au col de mon utérus. Tant pis.

 

NB : j’avais été tellement secouée par cette expérience que je l’ai racontée quelques jours plus tard dans un e-mail envoyé à Martin Winckler, comme  une bouteille à la mer. Je n’ai malheureusement jamais réussi à retrouver cet e-mail, et le récit que j’en fais aujourd’hui est très certainement tronqué et déformé, victime de ma mémoire défaillante et du temps qui passe.

 

« Seulement nous ne sommes que des femmes… »

« Nous sommes les premières à avoir labouré la terre quand Dieu l’a créée.
C’est nous qui préparons la nourriture.
C’est nous qui nous occupons des hommes quand ils sont petits, quand ils deviennent grands, puis quand ils vieillissent et approchent de la mort.
Nous sommes toujours là.
Seulement nous ne sommes que des femmes, et personne ne nous voit. »

Vieux poème setswana (Botswana).

Weborama #3 : égalité hommes-femmes

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Du racisme au féminisme

Sur le blog d’une médecin généraliste, un article raconte sa prise de conscience féministe : La faute à Eve. Un récit que je vous conseille tant il est ancré dans le réel. Il expose clairement et brillamment pourquoi le sexisme ambiant est si facile à nier pour ceux qui y ont intérêt, et pourquoi tant de gens pensent en toute bonne foi que ce n’est pas un sujet prioritaire.

Je vous renvoie également à un autre de ses articles, poignant, sur les patients malaimés : Demandez-vous.

Le sexisme du développement durable

Une étude d’un chercheur en sociologie du CNRS expose la façon dont la ville durable creuse les inégalités entre hommes et femmes. Un truc de ouf, et malheureusement bien trop vérifiable au quotidien. L’une des idées maîtresses est que les modes de déplacement doux (vélo, pieds) ne sont absolument pas adaptés aux personnes âgées ou handicapées, à ceux qui passent une partie de leurs journées à accompagner les enfants à l’école ou chez la nounou, ou ceux qui font les courses. C’est à dire dans les derniers cas, essentiellement les femmes.

Or, ces questions, lorsqu’elles sont soulevées en réunion de concertation en avant projet, sont considérées comme des cas particuliers. Alors que ces cas particuliers concernent les femmes, les enfants, les séniors et les handicapés, soit, si on compte bien, la majorité de la population. De plus, les femmes sont peu présentes dans ces réunions de concertation (sans doute en train de faire les courses ou d’aller chercher les enfants…), et leur temps d’intervention est réduit car considéré car non prioritaire. L’auteur dit des sujets abordés par les rares femmes qui interviennent dans ces réunions que « de nombreux aspects de la vie quotidienne des femmes sont donc minorés, renvoyés à la vie privée » et en conclut que les pratiques dans les villes durables sont « des pratiques d’hommes jeunes, libres d’obligations familiales et en bonne santé. »

Ce qui réduit considérablement la population concernée par ces plans d’urbanisation…

Juste après avoir découvert cette très intéressante étude, je suis tombée sur une émission qui, par la bande, dénonçait le même travers. Sur LCP hier soir (le 20 septembre) dans l’émission Grand Ecran consacrée à la malbouffe, une journaliste témoignait : une députée lui avait expliqué que le problème de la qualité des produits transformés issus de l’industrie agroalimentaire n’était pas prioritaire à l’assemblée nationale, parce que la majorité des députés sont des hommes de plus de 50 ans, soit des gens qui n’ont jamais fait les courses, ni cuisiné pour leur famille, jour après jour. Cela ne fait pas partie de leur quotidien, ce n’est donc pas un sujet important. Atterrant.

Des couleurs et des enfants

J’ai un enfant de chaque sexe.

Hier, ma fille portait des couleurs, disons, neutres : du beige, du orange, du brun… Journée du patrimoine oblige, nous étions dans un musée. Plein de gens se sont penchés sur son berceau (les bébés attirent les foules d’inconnus). Et tous sont partis du principe que c’était un garçon… Parce qu’elle portait pas de rose, ni de bandeau sur la tête – inutile vu son absentéisme capillaire. Mais il parait qu’il faudrait en mettre pour « montrer que c’est une fille » : pourquoi ? On s’en fout, c’est un bébé, non ? Donc un bébé non décoratif (je parle du bandeau) est un garçon. Une fille doit être décorative et un garçon doit ne pas l’être. Excusez-moi, je vais gerber, et je reviens.

Je suis revenue.

Avant-hier, mon fils portait des bottes en plastique rose. Lorsqu’il est arrivé sur les lieux où il devait passer la matinée avec son papa, un ami a glissé en catimini à mon homme : « il n’y avait plus de choix dans les couleurs ? »

(… je retourne gerber…)

Mon môme avait choisi ses bottes une semaine auparavant. Au milieu de 6 couleurs différentes. On ne l’a pas influencé. On lui a dit : « regarde, il y a du noir, du bleu clair, du bleu foncé, du vert, du jaune et du rose. Tu veux lesquelles ? » Il a choisi les bottes roses, bon sang !

Mon homme a eu une réponse qui lui vaut toute ma reconnaissance :  » ben alors, xxx, on est au 21e siècle, tu sais ?  » Alors même que le choix des bottes roses l’avait fait un peu tiquer – mais il avait gardé le silence (soit je l’impressionne plus que je ne le crois, soit il est vraiment ouvert et intelligent. Je penche pour la 2e solution).

Des femmes battues pendant un débat sur les femmes à battre

L’info ne sera pas passée inaperçue dans les réseaux antisexiste de France et de Navarre, et pas même dans les différents journaux grands publics : des Femen, s’invitant dans un débat mené par des hommes musulmans à propos du droit ou non des maris à battre leurs femmes, ont été jetées à terre et sauvagement battues à coup de pied par une dizaine d’hommes devenus fous furieux, avant que les service d’ordre puisse réagir. On goûtera (ou pas) l’ironie de la situation.

Les méthodes des Femen sont provocatrices, elles entrainent donc des réactions vives, elles se font parfois bousculer et presque toujours arrêter par la police. C’est comme cela qu’elles font passer le message : sans arme, sans violence autre que leurs paroles et leurs corps à demi nu, elles arrivent à provoquer des réactions qui révèlent sous une lumière crue le sexisme incroyable de notre société. Mais rien ne justifie la réaction absolument barbare de cette dizaine d’hommes se jetant comme des chiens enragés sur deux femmes et les battant comme plâtre. Et montre à quel point sous le couvert d’une religion qui n’a rien demandé à personne, ils justifient leur violence et leur misogynie.