Merci – 3

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Catherine

Quand j’ai été enceinte la deuxième fois, j’ai décidé que je ne vivrai pas ma grossesse et mon accouchement comme j’avais vécu la première grossesse et le premier accouchement. Ni comme j’avais vécu la conception du deuxième bébé.

Trop de stress, trop de déceptions, de souffrance, d’incertitudes. Trop de médecins, d’hôpitaux, de cabinets, d’analyses. Trop de dépressions : une dépression post-partum pour mon premier enfant, une dépression pré-conceptionnelle pendant le traitement hormonal en vue de la FIV pour le deuxième.

Deux de mes proches amies ont accouché à domicile dans les trois ans qui précédaient ma deuxième grossesse. Des filles épatantes et brillantes, docteurs ès sciences, chercheuses au CNRS. Très informées. Très conscientes du rapport bénéfice/risque de leur décision, avec des maris engagés. L’une d’elle a eu le temps de m’expliquer, après la naissance de son premier, l’accompagnement de la sage-femme qui surveillait sa grossesse et monitorait son accouchement. J’ai commencé à comprendre qu’on pouvait accoucher autrement, à la fois en sécurité et en sérénité, et mes recherches sur le web ont fait le reste.

Il existe à 20mn de route de chez moi une petite maternité qui propose des accouchements en plateau technique : des accouchements gérés librement par les parents et un•e sage-femme libéral•e, dans une salle d’accouchement prêtée par la maternité. On arrive quand on veut, c’est à dire quand notre sage-femme nous dit que c’est le meilleur moment, et on peut repartir, si on le souhaite, deux heures après la naissance. On est libre de rester plusieurs jours si on le préfère. En cas de souci, l’équipe de la maternité prend le relais.

Le site de l’hôpital donne la liste des sages-femmes libérales et libéraux qui pratiquent ces accompagnements. Après avoir eu confirmation que le transfert d’embryon avait fonctionné après la deuxième FIV et qu’un tout petit coeur battait en moi, j’ai cherché la sage-femme la plus proche de chez moi. J’ai respiré un grand coup, et je l’ai appelée.

Elle avait l’air si jeune, au téléphone. Quasi enfantine.

Je l’ai rencontrée peu de temps après. Je lui ai expliqué mon parcours. Je lui ai dit que j’espérais vivre autrement la naissance de mon enfant, parce que j’avais le sentiment d’avoir été dépossédée de mon premier bébé. Elle a senti ma peur. Elle a immédiatement proposé un exercice pour que je puisse visualiser mon angoisse. Et surtout, elle m’a dit absolument tout ce que j’avais besoin de savoir sur l’accompagnement en plateau technique : les pré-requis, dont un passage auprès du chef de service de la maternité qui devait donner son feu vert, sa méthode de travail, les imprévus possibles (elle partait en vacances 5 jours après mon terme…), les possibilités de préparation à l’accouchement, avec elle ou avec d’autres sage-femmes, ses tarifs et les problèmes de remboursement liés. Elle a exposé l’ensemble du tableau et elle m’a laissé choisir en toute connaissance de cause.

Je n’ai pas hésité. Cette fille avait des sapins de noël dans les yeux, un regard bleu qui pétillait de vie. Alors, j’ai remis ma grossesse entre ses mains.

Et, deux ans plus tard, je peux le dire : c’est la meilleure décision que j’aie jamais prise. Catherine, Wonder Sage-Femme, a été une oreille attentive et compatissante, une conseillère, une soignante. Une amie. Notre relation fut, depuis le début, un rapport d’égal à égal.

Durant ma grossesse, elle ne m’a pas « surveillée ». Elle m’a accompagnée. Elle m’a soutenue. Elle m’a rassurée. Elle m’a aidée à passer à travers les moments difficiles, les emmerdements inévitables, les peurs. Elle a pris le temps de m’écouter. Chaque consultation mensuelle durait une heure. Chaque séance de préparation à l’accouchement durant une heure et demie, voire deux heures. Le temps est un luxe, je l’ai redécouvert à cette occasion.

Pour mon accouchement, elle ne m’a jamais lâchée. Elle était là, à me murmurer des encouragements, à me conseiller si elle me voyait perdue. Elle posait sa main dans le bas de mon dos à chaque contraction, et la faisait glisser doucement vers le bas, donnant une direction à mon effort. Lorsqu’elle monitorait le coeur du bébé, c’était avec un instrument sans fil ; je bougeais comme j’en avais envie, elle suivait mes mouvements, agenouillée à mes côtés, de façon à ne pas me déranger dans ma bulle de concentration, et cela ne durait pas plus de quelques minutes.

Elle ne m’a séparée de mon bébé que le temps de la pesée, parce que la balance se trouvait derrière un paravent. Deux minutes de séparation. Pour mémoire, avec mon premier, j’avais enduré plus de deux heures de séparation après sa naissance (il était en chauffeuse), alors que je n’avais qu’un besoin à ce moment là : le prendre contre moi et faire sa connaissance. Cela ne s’est pas produit, et je n’ai jamais pu créer une relation comme celle que j’ai eue avec mon deuxième enfant.

Elle était chez moi, à la maison, juste avant de partir en vacances, pour nous surveiller mon bébé et moi, lorsqu’on a décidé de rentrer 15h seulement après la naissance.

Et quand elle m’a posé un DIU au cuivre, moi qui souffre le martyr chaque fois qu’on touche le col de mon utérus… Je n’ai rien senti.

Catherine est un lutin, qui fait de la magie grâce à sa science médicale et à son attention. Un lutin au regard pétillant, en jean, baskets et petite voiture rouge flamboyant.

Infiniment merci.

Merci – 2

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Véronique

Je continue mon histoire commencée avec Martin.

Après une mauvaise expérience au service de PMA de l’hôpital, j’appelle donc la personne recommandée par ma gynécologue. Sa secrétaire me propose un rendez-vous pour… le lendemain. Alors que nous avions attendu cinq mois (5 !) le rendez-vous à l’hôpital ! Le rendez-vous venu, la praticienne, Véronique, nous reçoit dans son bureau. Elle nous fait asseoir, s’installe à son tour confortablement en face de nous, penchée en avant, les coudes sur le bureau, nous souris gentiment en nous regardant droit dans les yeux, et dans un instant d’éternité, nous demande : « comment allez-vous ? ».

Inutile de préciser que la médecin de l’hôpital ne l’avait pas fait.

Nous avons répondu sincèrement à Véronique parce que c’est ce qu’elle attendait. Nous lui avons dit que nous étions fatigués, inquiets, angoissés, en proie au doute suite à notre rendez-vous à l’hôpital. Que nous avions peur parce que nous ne savions pas si notre couple était normal, infertile ou stérile. Elle a écouté avec bienveillance et compréhension. Elle nous a posé des questions. Elle a tout écouté. Et seulement à la fin nous a-t-elle demandé nos résultats d’analyse. Elle n’en n’avait besoin que pour des précisions techniques.

Je suis tombée enceinte cette semaine là. Spontanément. Alors que tous les indicateurs médicaux jouaient en notre défaveur.

Véronique, sans le moindre acte médical, nous a aidé à avoir notre premier enfant. C’est son écoute professionnelle et attentive qui nous a libéré du poids mort que nous traînions depuis deux ans.

Alors, quand nous avons voulu avoir un deuxième enfant et que rien ne se passait au bout d’un an, nous sommes retourné la voir. Et elle nous a pris en charge médicalement. Nous avons fait deux FIV. C’était dur. C’était fatigant et déprimant pour moi, qui supporte mal les traitement hormonaux. Mais elle était là, à l’écoute. Elle m’encourageait à chaque rendez-vous, sans me pousser au-delà de mes limites. Désolée pour nous quand la première FIV a échoué, lorsque la majorité de mes ovocytes n’ont pas été fécondés parce que la technique employée n’était finalement pas la bonne, que les deux embryons transféré n’ont pas pris et qu’aucun embryon n’a pu être congelé. Le biologiste, les assistantes médicales, tout le monde était bienveillant, souriant. Véronique était là pour nous dire que nous recommencerions si nous le voulions et quand nous le voudrions, mais nous conseillait de nous laisser un peu de temps après cet échec.

Nous avons suivi ce conseil librement donné et reçu, nous avons recommencé six mois plus tard. C’était toujours dur, et Véronique était toujours là. Quand nous avons appris que le transfert avait fonctionné, que j’étais enceinte, sachant que c’était la seule possibilité là aussi (pas de stock d’embryon à congeler, une fois encore), ce fut noël avant l’heure.

Elle fut avec nous une dernière fois pour une échographie de contrôle, à 7 semaines d’aménorrhée, un beau jour de novembre, pour nous faire écouter un petit coeur qui bat. Ce petit coeur bat toujours, là-haut, dans sa chambre, avec son doudou et sa sucette, son sourire à faire jaillir de l’eau et son regard de battante, 27 mois plus tard.

Véronique nous a laissé partir en nous souhaitant bon vent et bonne vie. Je voulais retourner la voir, lui présenter mon bébé, ma fée-licité. Lui dire combien je lui suis reconnaissante de son humanité. Je n’ai toujours pas trouvé le temps de le faire et je le regrette beaucoup.

Je le ferai, même si c’est « trop tard ».

Je crois qu’il n’est jamais vraiment trop tard pour remercier un être humain.

Merci – 1

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« La Horde du Contrevent » d’Alain Damasio (illustration de couverture)

Je veux remercier quelques personnes. Du fond du coeur. Ces personnes ont changé ma vie de femme et de mère.

Je publie donc une série d’articles pour faire le tour de ces personnes si précieuses.

Martin

En premier lieu, parce que je suis galante et que c’est le seul homme de ma liste, Martin Winckler. Je l’ai découvert en lisant, sur conseil de mon libraire pour la rentrée littéraire 2009, Le choeur des femmes.

Mon couple se faisait malmener à ce moment là par le corps médical dans le cadre d’une recherche d’infertilité et d’une prise en charge en Procréation Médicalement Assistée. Je me tapais le sale boulot : les prises de sang, les prises de température quotidiennes, les échographies, l’hystérosalpingographie. Et parce que je lisais le roman de Martin Winckler à un moment absolument critique, j’ai eu les ovaires (en lieu et place des cojones) de remettre en question, en mon fort intérieur, la manière dont nous avions été traités lors de notre première prise en charge à l’hôpital en service de PMA. Un rendez-vous longtemps attendu.

Nous étions ce jour là des numéros de dossier face à une personne qui portait la blouse d’une autre (la précédente praticienne était partie depuis deux semaines, pas le temps de changer le nom sur la blouse, je suppose), qui nous demandait des papiers, des résultats d’analyse, qui évaluait la façon dont nous les avions réalisées – autant dire que nous nous sentions jugés, coupables déjà d’un manquement possible. La praticienne rentrait les données dans son ordinateur, sans autre commentaire que des remarques techniques ou organisationnelles. Deux stagiaires (internes ?) présentes dans la salle recueillaient la Parole Médicale avec Respect et Recueillement. Nous sommes ressortis de ce premier rendez-vous de PMA confus, découragés par le nombre de rendez-vous à prendre chez d’autres spécialistes et les délais imposés pour avoir ces rendez-vous. Nous qui étions dans cette démarche depuis plus de 8 mois, lorsque nous avions commencé les analyses avec ma gynécologue de ville, et qui pensions arriver au bout d’un long tunnel d’attente, nous découvrions un univers quasi-industriel de froideur, d ‘indifférence à notre peine et à nos efforts.

Parce que je lisais Le choeur des femmes, j’ai eu le courage, au milieu de ma confusion et de ma déprime, d’appeler ma gynécologue de ville et de lui parler de mon vécu de cette consultation et de ma déception. Elle m’a écouté, n’a fait aucun commentaire sur la manière dont cela s’était passé et m’a donné le nouveau numéro de téléphone de la praticienne qui était partie du service de PMA de l’hôpital peu de temps auparavant, en me conseillant de l’appeler pour avoir un deuxième avis. Cette collègue venait d’ouvrir un cabinet dédié à la PMA. Ma gynécologue a ajouté, ce fut son unique touche personnelle, que cette personne était gentille et chaleureuse.

Je raconterai la suite plus tard, mais revenons à Martin Winckler.

Je pourrai lui être reconnaissante ma vie entière uniquement pour ce roman, qui m’a aidée à un instant des plus critiques. Si je n’avais pas lu dans Le choeur des femmes que les médecins sont censés nous écouter et prendre soin de nous plutôt que nous pomper de l’air, de l’énergie et de l’argent, et que nous sommes en droit de refuser d’être maltraitées, je n’aurais pas pu passer ce coup de fil salvateur.

Après cet évenement, je me suis intéressée aux autres romans de Martin Winckler, puis à son site d’information sur la contraception, puis à son activisme pour faire changer la médecine française, faire changer le regard posé par les praticiens sur les patients et inversement. Je suis désormais ses activités sur les réseaux sociaux et me régale de ses interventions. Je suis très heureuse du soutien qu’il manifeste aux sage-femmes face au tollé d’un autre temps soulevé récemment par les gynécologues obstétriciens (pour plus d’info, allez voir ma synthèse de l’histoire sur le site des Vendredis Intellos).

Bref, je suis immensément heureuse d’avoir « rencontré » Martin Winckler.

La parentalité, mon boulet

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Mère = un job acceptable, tant qu’on n’en a pas un autre en sus.

Mon expérience personnelle

J’ai expérimenté, durant les trois dernières semaines, une situation qui m’a douloureusement confirmé que ma parentalité, en tant que mère, constitue un très gros handicap professionnel.

Mon chef est parti en vacances estivales. Chaque fois qu’il s’absente, il passe le relais à un de ses trois responsables de département, dont je suis. En réalité, jusqu’à maintenant, il déléguait la gestion à ma collègue E. et moi-même. Et puis, cette fois-ci, pour la première fois, c’est à mon collègue K. que la responsabilité fut échue.

Durant ces trois semaines, K. a pris soin de l’équipe, attentif, disponible. Il a augmenté notablement son amplitude horaire pour pouvoir accompagner les collègues et réagir au quart de tour si une difficulté se présentait. Il y en eu plusieurs (dont ma propre absence pour cause de maladie et d’enfant malade – oui, les deux).

Au retour du chef, le bilan est très positif, pour toute l’équipe. A tel point que certains membres de l’équipe ont exprimé le souhait de revoir K. prendre le relais à la prochaine absence du directeur. Bref, une première expérience réussie pour tout le monde.

Durant toute la période de gestion du service par K., j’ai noté combien sa disponibilité a permis à l’équipe de se sentir à l’aise, en sécurité. Et j’en ai été jalouse.

Jalouse non pas des compétences de K., révélées à cette occasion, ou de son succès auprès de l’équipe, bien mérité !, mais parce que j’ai découvert que je suis désormais et je serai encore longtemps, incapable de proposer une telle disponibilité à mes collègues. Pourquoi ? Parce que je suis une mère, et que lui est un père.

Nous avons chacun deux enfants en bas âge. Nous sommes de la même génération. Notre niveau de responsabilité professionnelle est le même. Il est un parent impliqué, tout comme moi. Mais K. est ou peut se rendre disponible pour son travail lorsque les conditions l’exigent. Et cela m’est impossible !

Pourquoi cela est-il possible pour  K. ? Parce que sa compagne est en congé parental complet depuis la naissance de ses enfants. En tant normal, elle travaille dans un service scolaire qui lui permet d’avoir des horaires de travail et des vacances compatibles avec les rythmes de vie des enfants. K. ne se pose donc jamais la question (et il ne se la posera pas avant très longtemps, voire jamais) de savoir si sa compagne peut prendre le relais auprès des enfants : elle le fait toujours, et ce sont ses interventions à lui qui constituent l’exception auprès des enfants.

Pourquoi cela m’est-il impossible ? Parce que dans mon couple, mon plus faible salaire et mon statut de non cadre fait de moi la variable d’ajustement pour gérer les récupérations d’enfants le soir, les activités extra-scolaires, les maladies impromptues, les rendez-vous médicaux et paramédicaux. Mon compagnon et moi avons tous deux le même niveau d’étude, mais des métiers très différents. Le sien est deux fois mieux rémunéré que le mien, et il a le statut de cadre, alors que je ne l’ai pas. Mon métier est, sur le papier, plus contraignant : je pointe sur des horaires précis, ce qui n’est pas le cas de mon compagnon, j’ai un horaire tardif en soirée au moins une fois par semaine, je travaille le samedi toute la journée et il m’est impossible de prendre les mercredis en congé. Mais en réalité, je suis celle qui va chercher les enfants 4 soirs sur 5, qui prend les rendez-vous, les y emmène 8 fois sur 10 et qui s’arrête s’ils sont malades 12 fois sur 14 (c’est bien simple : j’ai droit à 12 jours enfants malades par an, et lui, à 2 seulement). Bien sûr, il s’occupe des enfants le samedi quand je travaille. Mais cela ne lui coûte rien en termes professionnels !

Pour couronner le tout, j’ai dû prendre un 20% parental afin que nous puissions faire face à la surcharge de travail domestique due à l’arrivée du deuxième enfant. Pourquoi moi, me direz-vous ? Parce que le manque à gagner sur mon salaire est anecdotique en comparaison de ce que serait celui de mon compagnon s’il prenait un 20% parental. Double peine : non seulement je ne travaille pas un jour par semaine, mais mon 20% n’est pas remplacé ! Je dois donc faire rentrer 100% de mes missions professionnelles en 80% de temps.

Autant dire que je passe ma vie à courir après le temps, que ce soit au travail ou à la maison. Cela me rend très peu disponible : je n’ai pas marge de manœuvre et aucune flexibilité professionnelle. Mes collègues et mes supérieurs ne peuvent pas compter sur moi comme ils peuvent compter sur K. Et c’est frustrant, parce que j’aimerais pouvoir consacrer du temps à mon travail lorsque cela est indispensable.

Or, particulièrement depuis l’arrivée de notre deuxième enfant, ma carrière professionnelle passe systématiquement au second plan de mes priorités quotidiennes, même si je ne le souhaite pas !

Les chiffres

Mon expérience rejoint celle de ces millions de femmes qui, parce qu’elles gagnent moins que leur conjoint, se voient charger prioritairement des tâches parentales et leur corollaire, les tâches ménagères. De là à prendre mon cas pour une généralité, je suis tentée… 🙂

Dans l’article sur la répartition des tâches domestiques du site inégalités.fr, on note que non seulement les femmes travaillent 1h26 de plus que les hommes chaque jour, mais que l’évolution sur 11 ans a révélé que les hommes ne font qu’une seule minute de travail domestique en plus… alors que les femmes ont diminué le leur de 22 minutes.

Je suis ravie que les femmes aient fini par comprendre que repasser tous les jeans et toutes les petites culottes est quand même légèrement superflu. Mais je ne suis pas ravie que les messieurs n’aient pas vu la nécessité de mettre plus souvent les tas de vêtements sales dans une panière à linge, de puiser dans la panière pour mettre le linge dans le lave-linge, le programmer, le vider, étendre son contenu avant de le plier (je ne parle pas de repassage) et de le ranger dans les placards de la maison. Et de recommencer le lendemain. Et le surlendemain. Et le jour suivant. Une tâche répétitive, peu gratifiante et ennuyeuse au possible. Et pourtant, indispensable.

Un article du Monde reprend un étude de l’INSEE sur l’évolution du partage des tâches dans les 35 dernières années.

« si les hommes, pris dans leur globalité, demeurent réfractaires à la vaisselle et à l’entretien du linge, ils consacrent en revanche cinquante minutes de plus par semaine aux enfants, « l’essentiel de cette évolution s’étant produite au cours de la dernière décennie », précise l’étude. Sans surprise, ce sont surtout les activités de jeux, de conversation et d’aide à l’apprentissage que les pères privilégient, c’est-à-dire celles qui procurent le plus de satisfaction. »

Et pourtant, nous, les femmes continuons à assurer les deux tiers des tâches parentales, celles qui, justement, ne procurent pas tellement de satisfaction (n’est-ce pas moi qui évoquait plus haut ces fameux rendez-vous et maladies ?).

Le CREDOC avait sorti une étude sur la question, reprise et commentée sur le site francetvinfo.fr, à propos de cette répartition. Et Ô surprise, on y découvre que l’arrivée des enfants renforce les écarts en termes de partage des tâches domestiques.

« Sans enfant, une femme consacre 38 minutes par jour en moyenne au ménage, mais 45 minutes avec deux enfants et 62 minutes avec trois. Les hommes, pères ou non, ne dépassent jamais 14 minutes. »

Mais pourquoi ? Pourquoi revient-on plus vite aux schémas familiaux traditionnels dès que les enfants pointent le bout de leur nez ?

Pour ma part, je pense que l’écart de salaire est une composante fondamentale de l’équation. Si l’écart entre deux salaires se limitait à, disons, 10 %, le choix de sacrifier un peu de sa disponibilité professionnelle se porterait moins souvent et surtout moins systématiquement sur le plus bas salaire. Les contraintes du quotidien qui entament la disponibilité professionnelle (arriver un peu tard, partir un peu tôt, s’absenter pour assurer un RDV ) seraient réparties de façon plus égales. Bien sûr, l’idéal serait de ramener l’écart de salaire à zéro, mais il faut tout de même faire preuve de pragmatisme : dans un couple, on exerce rarement le même métier. A métiers différents, rémunération et contraintes différentes.

A partir de là, on pourrait évidemment partir sur le déterminisme genré dans les métiers exercés par les hommes et par les femmes, et constater qu’évidemment, on n’est pas sorti des ronces. De toute façon, on n’en est pas sorti. Mais on peut toujours commencer à couper des épines…

Naissance d’une mère

Je ne me suis sentie mère que le jour où mon enfant m’a reconnue comme telle. Je suis née à la maternité ce jour là.

Mon enfant, pourtant, était né depuis plusieurs mois.

Ces premiers mois ont été au mieux difficiles, au pire un interminable cauchemar associant fatigue extrême, maladie, dépression, solitude et colère.

Je raconte ailleurs mon accouchement et les suites de couche, en grande partie responsables de mon état de santé physique et psychologique déplorable à cette période.

Mais voilà, le mardi 14 décembre 2010, exactement 3 mois et demi après sa naissance, mon fils m’a reconnue.

J’étais partie une paire d’heures, le laissant à la garde d’une de ses grand-mères, comme je l’avais fait souvent depuis sa naissance.

A mon retour, il jouait avec sa grand-mère et gazouillait, un peu énervé, un peu fatigué. Je m’approche tout près et lui dit que je suis de retour, comme je le fais d’habitude.

Et là… il se tourne soudain vers moi en reconnaissant ma voix, ouvre grand la bouche en poussant un petit cri, que ceux présents n’ont pu interpréter autrement que comme un cri de joie.

Stupéfaite, je le prends dans mes bras. Et là, il met délibérément sa tête dans mon cou, les bras collés contre mon torse, me câlinant avec des gazouillis proches du rire de ravissement.

Je suis devenue, en quelques secondes et de toute éternité, sa maman.

Enfin.

Un soulagement et un bonheur immense m’ont envahie. La récompense de neuf mois d’angoisse et de plus de trois mois de cauchemar.

Un moment intense et inoubliable, plus fort que sa naissance, alors qu’il n’a duré que quelques secondes.

Hystéroquoi ?

Mme Déjantée a lancé il y a quelques semaines un appel pour revenir sur le sujet des maltraitances gynécologiques, un sujet qu’elle a lancé avec Clara de Bort, directrice d’hôpital et Marie-Hélène Lahaye, juriste, dans une tribune publiée en février dernier sur Mediapart.

Il m’a fallu tout ce temps pour me décider.

Voici donc mon histoire de maltraitance. [Sans déconner, on croirait être dans l’étude sur le harcèlement dans les transports, où 100% des femmes en ont été victimes…].

Je la publie sur mon blog personnel, et non sur le site des Vendredis Intellos, car il s’agit d’un témoignage, pas d’une réflexion basée sur un document, un article ou un livre.

Il y a six ans, j’ai dû faire une hystérosalpingographie. Hystéroquoi ? Salpingographie. Ce qui consiste en une injection d’un liquide de contraste dans l’utérus et les trompes de Fallope pour vérifier leur état lors d’un cliché radiographique.

Une amie m’avait charitablement prévenu que ce n’était pas très agréable. Bon, ça s’est en réalité révélé être carrément douloureux. Mais je l’ai fait au centre de radiographie à côté de chez moi, dans un quartier populaire de ma ville, où le personnel était attentif et patient. Je suis ressortie de là épuisée, mon teint virait au vert, mais j’avais été accompagnée aussi humainement que possible. Vraiment.

Il y a deux ans, une gynécologue me demande de refaire cet examen. Et  me recommande de le réaliser dans la clinique à côté de laquelle elle travaille, « parce qu’ils ont l’habitude ». Je lui fais confiance, je prends rendez-vous, en précisant au téléphone que ma précédente expérience avait été douloureuse et que je crains cet examen.

Le jour J, je suis introduite dans la salle d’examen par des assistantes (infirmières ou aides-soignantes, je n’en sais rien). Je ne vois pas le médecin. Elle me disent de m’installer sur la table d’examen. Je suis stressée, j’ai peur d’avoir encore mal, je le leur dis en racontant ma première expérience. Elle me rassurent. Je leur demande si je ne peux pas avoir quelque chose pour me relaxer, elles me proposent un verre d’eau…

Une fois déshabillée et allongée sur la table d’examen, je constate qu’il n’y a pas d’étrier. La position est donc inconfortable, et risque de l’être plus encore au moment de l’insertion du spéculum et des autres engins de torture, parce que la position en décubitus dorsal sans étrier, c’est juste une des pires qui existe. Encore plus si on est tendue.

Le médecin n’entre qu’une fois que je suis en position, ce qui est quand même humiliant au possible. « Bonjour, je me présente le vagin en avant, tout va bien ». Bon, je ne me laisse pas démonter et je lui répète ce que j’ai dit aux assistantes avant, que j’ai déjà eu cet examen et que je crains d’avoir mal.

Il me dit de me détendre, que tout va bien se passer.

Ben voyons.

Rien que la pose du spéculum est une partie de rigolade : ça me fait un mal de chien. J’ai froid, j’ai peur, je ne peux pas me détendre, ne serait-ce que parce je n’ai pas d’appui en hauteur pour mes pieds, qui me permettrait de décharger la tension de mon bassin.

Il regarde le col de mon utérus à travers le spéculum et lance à la cantonade : « oulà, qu’est-ce qu’il est moche ce col, il est de travers et tout abîmé ! »

Heu, pardon ? Vous parlez de mon col, là ? Et qu’est-ce que ça veut dire, « il est abîmé » ? C’est grave ? Pourquoi personne ne me l’a dit ? Bref, je panique. Il annonce quelque chose sur un ton désinvolte, sans s’adresser à moi alors qu’il s’agit de mon corps, en utilisant des termes anxiogènes, sans être effleuré par l’idée qu’il est en train de me faire du mal. Et bien sûr, il ne daigne pas me rassurer ni me donner de plus amples informations. (J’apprendrai plus tard que cela est dû au fait que j’avais donné naissance, deux ans avant, à un gros bébé, et que j’avais subi une révision utérine suite à cette naissance. Pas de pathologie sévère. Alors que c’est exactement ce que le ton et les mots employés par le médecin laissaient entendre.)

Je geins. Il me dit sur un ton péremptoire de me détendre.

Ensuite, le médecin tente de me poser une pince de Pozzi sur mon col (le moche, oui, vous suivez ?). Je suis incapable de dire s’il m’a prévenu, mais je savais qu’il allait le faire. Je gémis de douleur. « Ca fait mal ? » demande-t-il l’air surpris.  Ben non, vous pensez bien… Il finit par accrocher la pince. Je tente de ne pas oublier de respirer devant la douleur. Je le sens qui s’énerve de mon manque de, disons, stoïcisme devant l’opération.

Et là, il essaie de faire passer à travers mon col un tube d’injection du liquide. Et ce n’est pas possible. Je crie. Ho, pas fort, hein, mais on peut au moins appeler cela un gémissement de douleur très perceptible. Je resserre les cuisses par réflexe, il m’engueule, me demande de les écarter plusieurs fois et finit par le faire lui-même parce que le réflexe de serrer revient à chaque fois, dicté par ma douleur. Il essaie plusieurs fois d’introduire le tube. Je crie à chaque fois. Et je me mets à pleurer. Comme une gamine perdue, alors que j’ai 36 balais bien comptés.

Il finit par arrêter, en soupirant d’un air excédé : « bon, on ne va pas y arriver, ce n’est pas possible, vous êtes trop tendue ». Non, sans déconner ? Je ne vous avais pas prévenue peut-être ? Je l’ai dit à tout le monde.

Pourquoi personne ne m’a-t-il proposé, un relaxant, un sédatif ou même une analgésie péridurale ? Ce n’est pas dans le protocole, je parie. Trop d’emmerdements, de temps et d’argent dépensé pour une « simple » hystéro.

Il me renvoie en salle d’attente et me dit d’attendre le compte-rendu. J’attends, dans les bras de mon homme, choquée et muette, tremblante.

Je suis convoquée dans le bureau du médecin.  Qui a fini par se calmer et présente un visage un peu plus humain. Il me dit que d’habitude ça se passe bien et que c’est la première fois qu’il ne peut pas aller au bout de l’examen.

Je n’ai rien à répondre. Je ne vais m’excuser de souffrir. Son discours prouve qu’il n’a pas l’habitude de prendre en compte la douleur de ses patientes. Et cela, à mes yeux, n’est pas normal.

Je repars, porteuse malgré tout d’un grand sentiment de culpabilité : la gynécologue qui m’avait demandé de refaire cet examen devait nous aider à concevoir un enfant. Je me sentais coupable de mettre en péril notre projet à cause de mon « manque de sang-froid ».

Heureusement pour moi, ladite gynécologue, ayant appris ce qui s’était passé, a fait preuve d’humanité et de compréhension et m’a rassurée en disant que nous y arriverions quand même sans le résultat de l’examen, et qu’elle était désolée de m’avoir imposé cette épreuve.

Deux ans plus tard, je peux vous assurer qu’elle avait raison : j’ai un joli bébé dans les bras, et je vais très bien.

Mais je n’accepterai plus jamais d’hystérosalpingographie, à moins de la faire sous anesthésie générale.

Et je sais désormais que le terme « beauté intérieure » ne peut pas s’appliquer au col de mon utérus. Tant pis.

 

NB : j’avais été tellement secouée par cette expérience que je l’ai racontée quelques jours plus tard dans un e-mail envoyé à Martin Winckler, comme  une bouteille à la mer. Je n’ai malheureusement jamais réussi à retrouver cet e-mail, et le récit que j’en fais aujourd’hui est très certainement tronqué et déformé, victime de ma mémoire défaillante et du temps qui passe.

 

L’accouchement physiologique : « Et alors, ça s’est passé comment ? » *

L’accompagnement global, en théorie c’est bien beau, mais en pratique, mon accouchement, il s’est passé comment ?

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Aujourd’hui, cher lecteur-trice, je m’en vais donc te le raconter. Il a eu lieu il y a peu. Cet été, en pleine canicule. Cet accouchement que j’ai préparé en croisant tous mes doigts disponibles pour que ça se passe comme je l’espérais. Enfin, surtout pour que ça ne se passe pas comme le premier. J’ai attendu quelques semaines après la naissance avant de témoigner ici, histoire de donner un peu de recul à mon expérience. Histoire d’être sûre qu’il n’y ait pas d’effets secondaires imprévus et tardifs. Bref, de ne pas te raconter de bêtises, ami-e lecteur-trice.

Commençons par le commencement…

Alors voilà, un dimanche matin à potron minet, j’ai perdu les eaux. Comme ça, sans signe avant-coureur. J’ai donc appelé Wonder Sage-Femme (WSF, l’appellerai-je désormais, celle qui m’a pris en charge en accompagnement global depuis le début de la grossesse et qui devait m’assister pour l’accouchement), qui, prenant connaissance de l’absence de contractions, m’a envoyé à la maternité pour faire surveiller le bébé en attendant que les contractions commencent. En espérant que les contractions commencent, pour ma part. Je craignais par-dessus tout un déclenchement, au vu de ma précédente expérience.

Nous sommes donc partis, mon homme et moi, tranquillement à la maternité. Nous avons été reçus par une sage-femme que nous connaissions déjà et qui était très sympa. Ça commençait bien. Une séance de monitoring plus tard, une chambre nous a été attribuée et nous avons commencé à patienter. Bien informés par le personnel, nous savions à quoi nous attendre dans les heures suivantes, et un petit déjeuner nous a été proposé à tous les deux. Je précise bien : tous les deux. Ce que nous avons grandement apprécié !

La journée a passé, sans contractions, et avec une chaleur à faire frire un œuf sur une pierre : nous étions le week-end le plus chaud de l’été. Oui, celui de juillet où il faisait 40°C. Et la maternité n’est pas climatisée. Ces imbéciles l’ont rénovée avec un système de rafraichissement top moumoute, qui propose 5°C de moins que dehors. On était bien, il ne faisait « que » 35°C dans la chambre… Un cauchemar.

Je saute de joie : folie douce

Lorsque ma première contraction est arrivée 12 heures après la rupture de la poche des eaux, j’ai sauté de joie. Ainsi qu’à chacune des contractions suivantes pendant un bon moment. Parce que cela signifiait que le pré-travail avait commencé spontanément, et que le spectre de l’injection continue d’ocytocine s’éloignait… Bien informée par WSF et mes lectures sur le sujet, je prenais mon homme comme support à chaque contraction et je soufflais, assise sur le lit ou sur un ballon, concentrée sur mes sensations. Et je gérais sans problème. J’étais heureuse.

Lorsque les contractions ont commencé à être plus fréquentes, nous avons appelé WSF, qui a posé là sa sortie dominicale en famille et est venue à la maternité. Entre temps, le staff de la maternité m’a posé un cathéter pour me faire une injection d’antibiotique. Le protocole l’exige lorsque la poche est rompue depuis plus de 12h, et l’injection doit être renouvelée toutes les deux heures. Cela m’avait été clairement expliqué bien à l’avance, le comment et le pourquoi. Cela ne m’a donc pas dérangé, d’autant plus qu’une fois l’injection faite, je n’avais plus de fil à la patte.

WSF est arrivée, m’a observée attentivement, a trouvé que mes contractions n’étaient pas tout à fait assez régulières et m’a proposé de l’homéopathie pour les réguler. Charge à Monsieur mon Homme de me donner les granules à intervalle fixe, histoire que je n’ai pas besoin de m’embarrasser avec ce genre de considérations, et que je me concentre sur me, myself & I. Elle en a profité aussi pour aller préparer la salle d’accouchement selon ses besoins. Le reste du temps, elle m’accompagnait. Elle restait à côté de moi pendant les contractions si l’Homme n’était pas là, me massant le dos, me proposant des changements de position lorsque j’étais mal, m’aidant à bien respirer si d’aventure j’oubliais (m’enfin, je trouve que je m’en suis plutôt bien sortie de ce côté-là), et surtout, elle m’encourageait de sa voix douce et posée : « c’est bien ! Continue ! C’est bien ce que tu fais ! ».

Ensuite, un deuxième monitoring a commencé. Le deuxième seulement en 12h de présence à la maternité, autant vous dire que ma totale liberté de mouvement avait été extrêmement confortable. Le bébé était toujours en forme, mais l’appareil captait mal, j’ai dû rester très longtemps allongée pour le monito (on avait essayé assise sur un ballon, mais ça ne captait pas) et mes contractions se sont espacées. Allongée contre mon gré, j’étais mal, j’avais définitivement trop chaud et je commençais à être très fatiguée (réveillée depuis 5h du matin !). WSF s’en est aperçu et m’a expliqué le choix qui s’offrait à moi : une fois le monito terminé, elle me conseillait d’aller marcher et /ou de prendre une douche, pour activer les contractions. Et si cela ne fonctionnait pas, au vu de ma fatigue, elle me donnerait quelque chose pour calmer le pré-travail et me laisser dormir, sinon je risquais de ne pas y arriver. J’ai décidé d’aller marcher d’abord et de prendre une douche ensuite.

Je suis donc allée me balader au frais : il faisait aux environs de 38°C seulement dans le patio à 21h le soir, quelle chance !! (oui, je fais dans le cynisme)(mais je m’en fous, j’ai le droit, on parle de mon accouchement, là). Monsieur m’accompagnait pour me servir de tuteur lors des contractions. Entre parenthèses, Monsieur a la nuque résistante, parce que je me suis pendue à son cou un nombre incalculable de fois ce soir-là.

En rentrant, WSF m’a installé la deuxième poche d’antibiotique et je suis partie sous la douche. Avec la poche accrochée au piquet. Oui, c’est possible. Ne laissez jamais personne vous dire le contraire. Sous l’eau, plusieurs contractions m’ont saisie par leur puissance, j’avais du mal à rester debout et j’avais très mal au bras sous injection. Un coup d’œil plus tard, j’ai compris pourquoi : le cathéter avait sauté de ma veine (ou avait fait sauter ma veine, au choix) et l’antibio se répandait sous ma peau, me faisant une grosse bosse dans le bras. Cela faisait un mal de chien. Avec les contractions violentes et plus rapprochées qu’avant, j’ai dégusté, parce que je n’arrivais pas à gérer les deux.

Appelée par l’Homme, WSF a préparé un autre cathéter. Je suis sortie de la douche et me suis séchée comme j’ai pu, entre mon bras qui me lançait atrocement et mes contractions dans lesquelles je n’arrivais pas à « rentrer ». Cela a été un moment confus et très désagréable. Assise sur un ballon, j’ai essayé de ne pas bouger pendant que WSF enlevait le vilain cathéter baladeur et qu’elle m’en mettait un dans l’autre bras, difficilement parce que mes veines ne sont pas très facilitantes pour l’exercice. Bon, je ne sais pas comment elle a réussi, parce que j’avais des contractions de malade pendant ce temps-là et que je n’arrivais pas à les gérer, faute d’être suffisamment sereine et concentrée.

Une fois ce désagréable épisode terminé, elle m’a demandé à examiner mon col, pour voir où j’en étais. Je précise une chose importante : il était plus de 22h, j’étais arrivée vers 8h le matin, et c’était seulement le troisième examen du col qu’on me faisait. Lors de mon précédent accouchement, j’en avais eu toutes les heures. J’ai énormément apprécié cela. Donc, WSF a constaté que j’étais ouverte à 4. Le vrai travail venait de commencer, ce dont elle se doutait au vu de la violence de mes contractions pendant qu’elle me posait le cathéter. Elle m’a expliqué que mes contractions auraient désormais toutes cette intensité, qu’elles ne seraient pas plus fortes mais qu’elles deviendraient peu à peu plus fréquentes. J’ai compris, aidée par la préparation et par mes lectures, et je me suis réjouie de constater que j’allais pouvoir accoucher dans les heures suivantes. Je savais où j’en étais, donc j’étais rassurée, même si je savais que le plus dur serait à venir.

Mes cordes vocales à contribution

WSF nous a emmenés en bas, dans le bloc maternité lui-même. Qu’elle a ouvert avec ses clés, parce qu’il n’y avait personne d’autre ! Nous étions tous les trois, WSF, l’Homme et moi. Nous avions tout l’espace pour nous, et ô miracle, il faisait 10 degrés de moins que dans les chambres…

Dans la salle d’accouchement préparée par les soins de WSF, il y avait un grand tatami d’au moins 2mx2m par terre. Je savais qu’il était là pour moi, et je n’ai même pas jeté un coup d’œil à la table d’accouchement classique. Je me suis allongée sur le tatami, sur le côté, et, accompagnée par mon homme, j’ai essayé de rentrer à nouveau dans mes contractions, pour les accompagner. Je me suis très vite aperçu que cela ne fonctionnait pas, alors je me suis mise à quatre pattes pour essayer de me soulager. Et là, j’ai pris conscience que j’avais un gros problème : mes contractions étaient tellement proches que je n’avais pas le temps de souffler ni de prendre des forces. La pause entre chaque durait maximum 15 à 20 secondes.

Et là, j’ai paniqué : si je n’arrivais pas à souffler, comment me concentrer pour accompagner mes contractions ? Comment faire pour ne pas me laisser déborder par la douleur ? Je me suis mise à crier, incapable de quoi que ce soit d’autre. J’étais perdue dans un océan de douleur. C’était comme si, autour de moi, dans le monde, quelle que soit la direction dans laquelle je me tourne, il n’y avait que la douleur, sans aucune échappatoire. Une infinitude de douleur, une impossibilité ! Et je me souviens avoir dit à WSF : « je ne vais jamais y arriver ! C’est trop dur ! ». Je me souviens aussi qu’un petit coin de ma tête, à ce moment-là, diagnostiquait précisément où j’en étais du travail : la phase de désespérance. Ce qui paraissait impossible, puisqu’elle n’arrive qu’à une ouverture du col à 7, grosso modo.

Mais les contractions continuaient, sans pause, et je criais. Alors, incapable de ne pas crier, j’ai décidé de concentrer mon attention sur mon cri. Et je l’ai écouté, je l’ai accompagné, puisant dans mon expérience libératrice du kiai du karatéka. Et mon cri est devenu un point de focalisation, un moyen de canaliser ma douleur. Je criais différemment suivant le moment de la contraction. La modulation du son m’aidait à me concentrer. Très vite, j’ai visualisé la position de mon bébé dans mon corps, je savais où il était. Je le sentais, je le voyais avancer. Et au bout de quelques contractions, j’ai vu, dans ma tête, le tunnel qu’il avait à emprunter pour sortir.

Pendant ce temps, je sentais WSF qui me posait régulièrement et tant bien que mal le capteur du monito sur le ventre, à genoux par terre à côté de moi, pliée en deux pour le placer comme il faut. On bénit les capteurs wi-fi, dans ces moments-là, je vous le dis. Au moins personne ne me demandait de supporter des attaches autour du ventre, ni de changer de position.

A chaque contraction, elle ou mon homme me posait la main sur le bas du dos, me donnant un point d’ancrage et une direction pour la contraction, me murmurant des encouragements. C’était immensément précieux, parce que je n’étais pas seule. Seule dans l’effort et dans la douleur, oui, mais pas seule dans le monde que je pouvais percevoir et qui, à ce moment là, était réduit à rien.

Lorsque le bébé est arrivé à la porte, je n’ai pas réussi à le faire sortir la première fois. Trop dur, la tête était trop grosse, cela me faisait trop mal. Mon homme me disait : « ma chérie, il est là, il est presque sorti, vas-y ! ». Comme si je ne le sentais pas, tiens… Mais soyons honnête, j’avais beau avoir l’impression de nager en pleine lapalissade avec les commentaires de mon entourage (genre, merci, je sais bien où j’en suis…), j’étais heureuse de leurs encouragements.

La 2e contraction n’était pas assez puissante, je l’ai senti dès qu’elle a commencé. Alors je l’ai laissée passer et quand la 3e est arrivée, je me suis dit : « ma grande, c’est le moment de mettre toutes tes forces dans la bataille ! Après ce sera fini ! ». Et bon dieu, j’ai hurlé et poussé de toutes mes forces malgré la douleur (mon périnée était vraiment très étiré et me faisait très mal). Et pop ! La tête est sortie ! … Le soulagement ! Je sentais le cou de mon bébé, je savais qu’il faudrait pousser encore pour les épaules, mais je savais aussi que j’étais au bout de mon épreuve.

Et les lapalissades continuaient (« ça y est, la tête est sortie ! »… Sans déconner ?).

Je crois que la contraction suivante a mis un peu plus de temps à arriver, peut-être parce que le plus dur était fait. Cela m’a permis de souffler quelques secondes (enfin !!), mais aussi à WSF et à mon homme de se préparer la sortie des épaules. Et lorsqu’elle est arrivée, cette contraction, je savais que ma liberté était au bout. J’ai senti WSF aider les épaules à tourner pendant la poussée et lorsque, plop, elles sont passées et que le reste du corps de mon bébé a suivi dans une glissade, j’ai entendu mon homme dire : « oups, ça glisse ! ». Et oui : c’est lui qui l’a récupéré à la sortie !

Et là, cher lecteur, écoute bien : j’ai frappé d’un poing rageur par terre devant moi, en m’exclamant : « je l’ai fait, bon dieu, je l’ai fait ! ». De toute ma vie, je n’avais jamais été si fière de moi. Je n’aurais jamais cru être aussi forte.

Bon, j’ai quand même écouté, inquiète d’entendre une respiration ou un cri (oui, parce que dans la position où j’étais, je ne voyais rien… et je n’avais certainement pas assez de forces ni repris suffisamment mon souffle pour me retourner). Cri qui, heureusement, ne s’est pas fait attendre : un vagissement bien reconnaissable a retenti, qui ressemblait à s’y méprendre à un cri de colère signifiant « mais ça va pas la tête ? Vous avez vu à quelle allure j’ai été expédié ? ».

J’ai entendu WSF dire : « ok, il est… 24. » 23h 24 ? Ben oui. J’étais arrivée dans la salle d’accouchement vers 22h45. Le travail a duré moins de 45 minutes !!!!!!!!! Tu m’étonnes que j’étais bousculée !

Rencontre

Alors que j’étais toujours à quatre pattes, WSF et mon homme ont fait glisser mon bébé vers moi. Je l’ai vu apparaître, si vivant, si présent ! Ni trop maigre ni trop gros, un beau bébé bien proportionné. Et je lui ai dit : « c’est toi ? C’est toi qui m’habitais ? Bonjour mon bébé ! Je suis ta maman. »

Pendant ce temps, WSF clampait le cordon et le faisait couper par mon homme. Toujours de façon aussi chaotique, puisque nous étions tous à genoux ou à quatre pattes. Puis, comme prévu, elle a injecté de l’ocytocine dans le cordon pour la délivrance. Cela ne me réjouissait pas le moins du monde (j’aurais préféré qu’on laisse le cordon se vider tout seul pour donner une réserve de fer supplémentaire à mon bébé), mais je savais que le protocole de la maternité l’y obligeait à cause de la révision utérine que j’avais subie lors de mon premier accouchement. Avec l’accouchement que je venais d’avoir, je suis persuadée que je n’en avais pas le moins du monde besoin, mais je m’étais faite une raison pour ne pas mettre ma sage-femme en difficulté vis-à-vis de la maternité (elle ne se serait pas laissé faire, de toute façon…).

Je me suis allongée sur le dos, WSF a posé mon bébé sur moi et nous a recouverts de plusieurs draps. Mon bébé a pleuré pendant encore un bon moment. Puis, quand il s’est calmé, on a commencé à faire connaissance, tous des deux. On s’est regardé longtemps, on a fait un gros câlin. WSF m’a fait une nouvelle injection via le cathéter et a constaté que le placenta se détachait rapidement. Elle m’a dit de garder mon bébé dans les bras et m’a aidé à me redresser, et de pousser un peu vers le bas. Je n’ai pas eu grand effort à faire, il est sorti tout seul (par rapport à la dernière fois où j’avais eu l’impression de pousser comme une folle…). WSF m’a même proposé de voir à quoi il ressemblait. Toujours curieuse, j’ai donc découvert ce qui avait nourri et protégé mon bébé pendant tant de mois. C’est incroyable ce que le corps est bien fait !

Je me suis allongée à nouveau et j’ai continué à discuter avec mon bébé. Je lui parlais et il me répondait, oui. Avec ses yeux. C’était magique. Je lui ai même chanté une chanson. On se tenait chaud, c’était bon. Il a tété un petit moment, comme s’il avait toujours fait cela, avec un savoir-faire et un aplomb étonnant. Ce moment hors du temps m’a permis de créer un lien indéfectible avec mon enfant, un moment qui m’avait cruellement manqué lors de mon premier accouchement. Parce que j’ai eu le temps de faire sa connaissance, j’étais capable de comprendre mon bébé. D’être réceptive à ses besoins. Et donc, de savoir y répondre avec efficacité, promptitude et surtout, avec confiance.

J’ai eu une petite déchirure qui saignait, WSF a donc dû me faire un point. Ca a fait mal. Ca fait décidément vraiment mal, à cet endroit-là ! Mais ce n’était qu’un seul point – pas neuf ! J’ai tremblé de tous mes membres pendant les 2 heures qui ont suivi la naissance. Un tremblement qui prenait tout mon corps, mes jambes surtout. Les hormones, évidemment. Et j’ai eu un peu froid, alors WSF m’a couverte un peu plus à ma demande.

Au bout d’une heure et demie, WSF a demandé à prendre mon bébé. Pendant environ une minute, je ne l’ai pas vu, car la balance pour la pesée était derrière la cloison. Cela a été la seule minute où je ne l’ai pas vu jusqu’à mon retour à la maison. Ensuite, elle l’a ramené dans la salle d’accouchement pour l’examiner et l’habiller. Elle avait pris soin de faire chauffer ses vêtements avant. Et une fois que j’ai été rhabillée, je me suis levée et j’ai pris place dans le fauteuil roulant, avec mon bébé dans les bras. J’aurais pu remonter dans la chambre sur mes deux jambes, j’en étais capable, mais j’étais atteinte de flemmingite aigüe après un accouchement aussi violent. Je n’avais plus rien à prouver : j’avais réussi à faire la chose la plus difficile au monde.

Et tu sais quoi, cher lecteur ? La douleur, l’intensité, la violence de cet accouchement, tout cela, je ne le regrette pas une seconde. Dès que mon bébé est né, je savais que je ne le regretterai jamais. Je n’ai pourtant aucune tendance masochiste et que j’ai toujours pensé qu’il fallait éviter la douleur quand on le pouvait. Mais tout ce que j’ai ressenti était utile. Ces sensations, ces réactions avaient un but ; un but que je comprenais et que j’accompagnais de toute ma volonté : la naissance de mon bébé. Parce que je sentais tout, j’étais capable de bouger, de respirer de façon à faciliter sa sortie. J’ai véritablement mis au monde un enfant. Pas parce que j’ai eu mal, mais parce que j’étais pleinement consciente de ce que mon corps faisait et que je pouvais accompagner ce mouvement. La douleur n’était qu’une information, une sensation plus forte que les autres sensations de la vie, pas une souffrance.

L’accouchement physiologique ? Ça fait mal, mais finalement, on s’en fout. Complètement. Et je recommencerais sans problème.

Canicule, je crie ton nom

Tout de même, l’anecdote qui va te faire rêver ou te hérisser le poil selon qui tu es et ce que tu as vécu, lecteur : je suis rentrée chez moi le lendemain après-midi. Le bébé avait environ 16 heures. Bah si.

Pourquoi ? Parce qu’avec 35°C dans une chambre, je suis incapable de dormir. Même après un accouchement. La nuit suivant la naissance fut blanche à cause de la chaleur. Or, j’ai la climatisation chez moi : je suis donc rentrée dans l’après-midi le lendemain. L’infirmière de la maternité me l’a de toute façon proposé ; l’équipe savait que j’étais accompagnée par WSF, et que j’aurais donc des visites à domicile dans les jours suivants. Les autres paramètres étaient au vert : l’accouchement s’était très bien passé pour moi, et le bébé était en pleine forme. Pas même une jaunisse (comme mon premier, d’ailleurs).

La seule qui a tiré la tête, c’est la pédiatre, parce que le bébé n’avait pas 24h. Elle n’avait pas pigé que j’étais suivie à domicile et m’a fait signer une décharge qui m’engageait à montrer mon bébé à un médecin dans les 10 jours. Ce que je n’ai pas fait : WSF s’en est occupé. Oui parce qu’un médecin examine le cœur du bébé, ses réflexes, ses hanches, sa vitalité. Tout ce que fait une sage-femme… De toute façon, j’aimais pas sa gueule, à la pédiatre.

Dans le retour à la maison, pour que tout se passe bien, il y a un point essentiel : ne pas être seule. Avoir de l’aide. Et quand on veut allaiter, avoir beaucoup d’aide. Et j’ai pu réunir ces conditions, cette fois. WSF est passée 3 fois dans la semaine pour nous surveiller, mon bébé et moi et pour m’aider par ses conseils pratiques. Ma mère et mon homme étaient présents 24/24. Le grand n’était pas dans mes jambes la journée, uniquement le soir. Ce qui était mieux pour lui (c’est dur de voir un bébé voler sa maman, alors toute la sainte journée…), et pour moi.

Heureusement que j’avais toute cette aide, parce que le temps de séjour à la maternité, normalement, sert à récupérer, à se reposer. Or, à la maison, on ne se repose jamais si on doit faire la cuisine, les courses, le rangement, le linge, le ménage, la vaisselle. Auquel cas on vit très mal les accrocs avec le bébé (les pleurs, les petits soucis, le manque de savoir-faire), et encore plus mal un allaitement en pleine canicule, quand le bébé tète toutes les 90 à 120 minutes. Ne parlons pas de ma montée de lait exponentielle, qui a duré 4 jours et 4 nuits pleins. Parce que j’ai un bébé qui tète très bien, je me suis retrouvée au bout d’à peine deux jours avec des obus de la guerre de 14 à la place des seins. C’était très douloureux.

J’ai pu réellement ne m’occuper que de moi et mon bébé pendant deux semaines. Et en réalité, je n’ai jamais été seule à la maison avec mon bébé toute la journée pendant 6 semaines ! Sans même parler de gérer seule les deux enfants toute la journée ; ça ne s’est pas encore produit. Alors je bénis un million de fois ma famille. Et je remercie du fond du coeur Wonder Sage-Femme pour sa présence efficace et sa bienveillance constante.

Aujourd’hui, je le dis : je vis un conte de fée. Et la fée, c’est mon bébé.

La fée… licité.

*Réponse : « Mmm… Je trouve qu’elle l’a pris… plutôt bien. » Pour ceux qui ne reconnaissent pas la référence (bande d’incultes !)(oui, j’insulte mes lecteurs si je veux !), il s’agit d’un dialogue entre le perroquet Iago et le vizir Jafar dans le célèbre dessin animé Aladdin, de Disney. La voix de Jafar en version française était assurée par l’inénarrable Féodor Atkine, l’une des plus belles voix française de basse. Celui qui doublait Dr House. Oui, lui-même.